JOUR I
France, autoroute A6, le samedi 8 avril 2006 ; dans la voiture.
10h et déjà des chenilles de voitures. Normal pour un premier jour de vacances de printemps. Belle journée en tout cas : le soleil est au rendez-vous, et le ciel est dégagé ; il fait quand même frais dehors. Pourtant dans la voiture, je commence à suffoquer. Une chaleur de voyage. Oui, le voyage a sa propre chaleur, aux tons de poussière et de fumée, parfois « muable » et mutante. Alors on a envie de laisser tomber nos habits et plonger dans une eau aux odeurs et senteurs d’herbes fraîches et de fleurs jaunes.
La route est longue jusqu’à Stresa, près de 900 km. J’entends les pneus de la voiture qui, au contact de la chaussée, imitent un torrent ou une cascade paisibles. Mais de temps à autre, je me crois dans un train ; impression donnée par le bruit engendré par les carrés d’asphalte. C’est ainsi que je me revois dans des trains lointains et sans destination. Des trains poussiéreux et sans fin. Le moyen de transport que j’ai utilisé le plus toute ma vie durant c’est le train. C’est surtout par nécessité ; c’est-à-dire que j’y étais obligé. Enfant et adolescent, je vomissais à chaque fois que je prenais la voiture ou le bus. J’ai préféré le train si insalubre et si lent à la rapidité des autres transports. Très vite je me suis aperçu que je pouvais faire avec un seul œuf un bon gâteau ou une bonne omelette. Ce que je craignais dans le train c’était d’abord sa lenteur et ses retards, et ensuite, pendant l’été, la fournaise qu’il y avait puisque les trains n’étaient pas climatisés. Mais à chaque chose mauvaise un bon côté. Je passais de longs moments de lectures, d’évasion dans des soliloques imaginatifs. J’écrivais ou conversais s’il y avait une bonne compagnie. En outre, il y avait de beaux paysages à contempler : je garde dans ma pauvre mémoire d’immenses champs dorés de blé ou de coquelicots. Une armée fière d’oliviers centenaires et aussi des terres lunaires dans l’attente d’une main salvatrice.
J’avais 19 ans pour ne pas dire 20. Parce que cela me réconforte et m’inspire un « entre-deux âges ». Avoir dix-neuf ans, c’est être à la fois un enfant, un adolescent aux portes de la maturité. Je mets le terme porte au pluriel car la maturité en a plusieurs et c’est à nous de mûrir à notre gré, à notre rythme, à notre possibilité, à nos possibilités.
12h35 ; pause déjeuner à 200 km de Paris, près de Vézelay.
Le plaisir de manger une bonne salade maison : penne (avant goût de l’Italie ; les penne rigate ont vu le jour en Italie du Nord. Elles ont la forme d’une plume de scribe avec des rainures et taillées en biseau aux extrémités. Ceci leur donne le pouvoir de s’accommoder à toutes les sauces), olives noires, maïs, thon, tomate et fêta. Lors des voyages, un simple sandwich est un réel plaisir et festin.
Sur l’aire de repos, une multitude de familles avec enfants. Pendant que les parents déjeunent et palabrent, les enfants courent dans tous les sens. Ils ont raison ; c’est les vacances du printemps. Ah, s’ils savaient que chaque jour qui passe les séparera, donc les empêchera de courir comme ils le souhaiteraient.
Reprise de la route un quart d’heure plus tard. Il faut que j’avoue que je bats les records de manger très vite, et très souvent on me le reproche. Juste à la sortie de l’aire de repos, une file de voitures se forme sur un kilomètre environ. Heureusement !
J’apprends grâce à la radio que le deuxième réseau autoroutier au monde est chinois avec 41.000 km, après les Etats-Unis d’Amérique. En effet, la Chine qui n’avait pas d’autoroutes il y a encore moins de vingt ans, a fait un bond considérable pour créer et améliorer son réseau et ses infrastructures autoroutiers.
14h10 ; aire de Curney. Pause pipi.
Un mémorial dit pour l’Avenir a été érigé en 1982 à la mémoire de victimes de la route près de Beaune. La nuit du 31 juillet 1982, sur la A6, un bus transportant des écoliers heurte de plein fouet un camion faisant plusieurs victimes. A côté du mémorial, un beau cerisier du Japon s’effeuille en ce début de printemps.
Avant de reprendre la route, je profite pour manger une galette aux dattes que ma sœur aînée a préparée et envoyée d’Algérie pour moi.
Le goût du papier…
le pain et les dattes…
manquent les visages tant chéris…
16h ; arrivée à Treffort-Cuisiat (€25.30 de péage)
La chambre d’hôtes à Cuisiat est une merveille de beauté avec ses couleurs, quelques fois pastels, rouge, bleu, jaune, sa propreté impeccable –chose, désolé de le dire, rare dans les maisons françaises. Pas toutes heureusement.
La propriétaire, Rose-Marie, doit être une artiste. Une dame de taille moyenne avec des yeux verts qui ajoutent du charme à son charme, au charme de son sourire convivial et à sa manière si belle de recevoir les gens ; c’est-à-dire avec simplicité. Elle nous explique qu’elle a elle-même tout réalisé dans la maison : peinture, carrelage, décoration… Et qu’elle prépare « sans trop de prétention un jardin d’hiver où les hôtes peuvent prendre leur petit-déjeuner. »
16h20 ; promenade dans Cuisiat, au plan d’eau.
C’est un étang assez joli où l’on trouve un camping et un restaurant. Nous avons fait le tour du plan d’eau de deux kilomètres afin de voir la faune et la flore qui s’y trouvent et tirer le maximum de plaisir en découvrant cet étang conseillé par notre hôtesse. Je dis nous parce que je ne suis pas seul ; je voyage avec Jo, un ami de longue date qui est Belge, Flamand.
Moi, je n’ai pas trouvé l’étang exceptionnel. A part la vue de l’eau qui m’inspire toujours du calme et de la plénitude, je ne lui ai trouvé aucun autre mérite. Quant à Jo, il l’a trouvé « beau, tranquille avec une abondante végétation. Sans oublier la forêt qui l’entoure. »
Ensuite, nous sommes allés à Treffort. Les rues sont belles, les maisons aussi. Ce qui a attiré mon attention ce sont les portes à triples voûtes et très basses d’environ 1,50m ou moins. Soudain je me suis rappelé deux choses : d’abord le choc que j’ai reçu sur ma tête au seuil de la porte de la chambre d’hôtes, qui m’a saigné et m’a arraché quelques cheveux tellement j’ai heurté « de plein fouet la voûte bétonnée de la porte basse ». Ensuite, Les portes kabyles (berbères) de chez moi qui nous parlent d’amour, de convivialité et de chaleur familiale.
Nous rentrons à la chambre d’hôtes. Je retrouve, je voudrais dire, l’amitié de cette chambre mais je n’aime pas les peintures accrochées aux murs. Elle sont signées Gilles F. et représentent des scènes grotesques de sexe, de chimères et de mort. Il est vrai que le trait est pictural et artistique mais les thèmes ne sont pas adéquats. Surtout pas des tableaux à accrocher dans un « hôtel ».
JOUR II
Cuisiat, le dimanche 9 avril.
Je devais être réveillé à 7 heures, mais je me suis remué dans mon lit cinquante minutes de plus. J’allume la radio. Au réveil, il me faut une sorte de présence vocale soit la radio soit la télévision. Je me lève et regarde par la fenêtre. Nous sommes loin du soleil d’hier. Un petit crachin a déjà mouillé la terre : la chaussée est brillante, la végétation est joyeuse et frime dans la promesse d’un jour radieux, et le ciel, quoi que gris porte la promesse de l’azur.
Jo et moi descendons prendre le petit-déjeuner ; notre hôtesse toujours aimable et souriante, nous montre le futur jardin d’hiver. Elle nous montre la faïence qui garnira la fontaine et qui devrait, selon elle, donner un aspect mauresque au jardin. Cela change des moquettes et des étoffes qui emplissent les maisons occidentales et qui sont sources de poussières et de renfermé.
Vers 11h, nous empruntons le tunnel du Mont-Blanc.
Quoiqu’il n’y ait pas beaucoup de voitures au péage (à peine sept ou huit), nous attendons pas moins de vingt minutes sans savoir pourquoi. Nous prenons un ticket aller-retour qui ne nous a coûté que €38,90.
Jo me parle de l’accident qu’un compatriote a causé ; cependant il souligne que ce n’était pas de sa faute puisque le conducteur du camion n’avait pas trouvé assez d’espace pour ranger son semi-remorque afin d’éviter l’incident. En effet, le 24 mars 1999 à 10 h 46, un feu incandescent (1300°C, dit-on) se propage dans le tunnel du Mont-blanc (long de 11,6 km) causant la mort de 39 personnes de neuf nationalités différentes. Le routier Belge raconte qu’il a abandonné son camion lorsqu’il avait vu qu’il ne pouvait pas se ranger dans l’un des garages creusés tous les 600 mètres le long du tunnel, et qu’il avait vu les flammes prendre possession de son camion et des tonnes de produits alimentaires qu’il transportait.
A la sortie du tunnel, une lumière blanche nous saisit. Cela me rappelle toute la littérature sur la Near Death Experiment où l’on lit que des personnes ont « vu » la mort, l’au-delà après avoir été aspiré par un tunnel où une lumière blanche et intense les attendaient au bout.
La montagne majestueuse est drapée d’un épais voile neigeux. Quant au parcourt jusqu’à Stresa, il est presque sans intérêt. Il est presque lunaire, à part la vue de maisons de pierres entretenues et d’immenses rizières, une sorte de zeeland, que le brouillard vient effleurer jusqu’aux larmes. Les rizières aux environs de Vercelli sont inondées puisque le printemps est la saison où l’on commence à planter la céréale pour être récoltée en automne.
Stresa se laisse surprendre des hauteurs et offre une charmante vue de ses toits rubriques, gris et quasi ocres. Et entre les arbres et les multitudes fleurs écloses, on découvre derrière un léger brouillard le Lago Maggiore et ses îles. Le Lac Majeur ou Verbano est le second lac italien après celui de Garde de part sa surface, 212,2 km2 et 166 km de côte.
Nous roulons en direction de notre hôtel à deux kilomètres du centre de Stresa. L’hôtel la Sacca (le sac puisque cette partie du lac forme une anse en forme de cet objet) est situé à la via Sempione qu’il surplomb ainsi que le Lac Majeur. La chambre a une grande terrasse avec vue sur le lac, bien-sûr. Malheureusement le brouillard se fait de plus en plus opaque et pesant, et une bruine humidifie l’atmosphère. Malgré tout nous décidons de faire une reconnaissance des lieux.
Sous le crachin, les îles au loin, les belles habitations, les fleurs lascives et l’eau du lac nous souhaitent la bienvenue. J’ai voulu commencer par déguster ce qui fait que l’Italie soit l’Italie, avant bien entendu les fameuses pizze et pâtes, une bonne glace, il gelato. J’ai oublié de mentionner que le premier mot que j’ai pu lire en italien dès le franchissement de la frontière était : « PIZZA ».
19h15 ; nous allons dîner au restaurant de l’hôtel. La serveuse arrive avec un calepin : « Vous avez choisi ? » Etonnés, nous lui répondons avec ce qui nous reste de l’italien appris, que nous n’avions pas eu la carte. Apparemment nous n’en avions pas besoin. Elle nous récite une liste d’antipasti e primo piatto, etc. Sans trop de conviction, moi je choisis des ravioli au fromage et aux épinards, et une tranche d’espadon accompagnée de pommes de terre au four et tomate. Jo préfère les spaghetti ai frutti di mare, mais le même plat principal que moi.
Une autre serveuse arrive avec des allumettes et allume une bougie à notre table et y dépose des petits fours-pizze (fromage et tomate), deux petits sachets de grissini, des gressins (Inventées au 17e siècle à Turin, ces fines baguettes de pain sont à base de farine tendre, d’huile d’olive, d’eau et de sel) et quatre tranches de pain blanc sans saveur. Je me rabats sur les grissini et pique même une baguette à Jo. « Tu as ton petit sachet », me fait-il remarquer. « C’est bon ! » lui répondis-je.
Dans l’attente de nos commandes, nous palabrons en italien, nous traduisons des mots en anglais, en flamand et en français. Et de temps à autre, je regarde à travers le grand vitrage du restaurant. Le lac a perdu de sa majesté ce soir ; le brouillard s’est complètement installé. J’entr’aperçois un bateau transpercer l’intimité nébuleuse du lac. Jo me demande à quoi je pense. « A rien », et pense à une lointaine contrée, précisément à la mer pointillée de bateaux de pêche et de marchandises que je voyais de la fenêtre de l’appartement de mes parents à Bougie (Béjaïa). Au loin la chaîne montagneuse et dentelée des Babor (d’où mon nom de famille) se laisse glisser jusqu’à la mer comme pour dormir dans son lit. A droite, le port naval de Sidi Ali Labhar, puis les ports marchand et de pêche de Sidi Abdelkader ; et derrière ce dernier, le port que je ne vois pas de chez nous mais que je devine, le port pétrolier de Sidi Yahia.
Les antipasti arrivent. Mes ravioli de 5 cm2 sont beaux à voir mais la farce fromage-épinards laisse à désirer. Elle a comme un goût de lait caillé et périmé. J’envie les spaghetti ai frutti di mare de Jo, et pour les goûter je me précipite de lui dire : « Tes spaghetti semblent succulents avec ce tas de fruits de mer ! ». « Tu veux goûter ? », me demande-t-il. « Je te donne deux ravioli. » Un troc qui m’a valu un régal.
JOUR III
Stresa, le lundi 10 avril.
J’ouvre un œil et entrevois un faisceau de lumière pénétrer par une fente dans les persiennes de couleur vert émeraude. Il est sept heures. Pas une minute de plus dans mon lit : il y a une urgence ! Il pleut ou il ne pleut pas, là est la question ? J’entends comme une friture dehors ; il pleut et le brouillard couvre totalement le lac. Dommage pour la visite des îles ; en tout cas pas pour aujourd’hui.
Je prends ma douche et me prépare pour le petit-déjeuner. Il est servi dans une salle mitoyenne à la grande salle du restaurant. Je ne vois pas le « buffet à volonté » mentionné dans le courriel lors de la réservation de la chambre. Ce qu’il y a à volonté, c’est surtout des tranches de pains fades, des petits biscuits et biscottes ainsi que des portions de confitures d’abricots, de cerises et de nutella. Pour la route je prends un yaourt, une compote de pommes et un pomelo.
Pour fuir le mauvais temps à Stresa, Jo et moi décidons d’aller en train à Milano. Nous arrivons à la gare de Stresa à 10h, et heureusement le train de 9h54 a dix minutes de retard.
Le train est bondé de voyageurs, la plupart des touristes. Nous trouvons tant bien que mal deux places à côté de deux italiennes. Nous n’avons pas remarqué que les places sont numérotées et que les nôtres sont mentionnées sur nos billets. Trop tard, nous sommes déjà assis et nous avons traversé beaucoup de compartiments. Le trajet prendra 58 minutes. Nous ne pouvons rien voir à travers le hublot faute d’éclaircie. Jo feuillette un journal allemand trouvé sur place, et moi j’écris certaines impressions de la veille.
Le temps est nuageux dans la capitale lombarde Milan ; pourvu qu’il ne pleuve pas. La gare centrale est immense mais mérite une cure de jouvence. Nous sortons de la gare et demandons notre chemin vers il Duomo. Toutes les personnes questionnées nous montrent le métro et sont comme étonnées que nous voulons aller à pied jusqu’au centre. Nous nous disons que le chemin est très long mais que nous avons tout notre temps. Nous sommes déçus par l’architecture des bâtisses qui longent notre trajet jusqu’au centre ; néanmoins les boutiques sont grandes et belles. Nous arrivons devant la Scala mais c’est la galleria Vittorio Emmanuel II qui nous attire.
Elle est noire de monde. Construite en 1877, la galerie est, en réalité, composée de deux galeries couvertes d’une verrière impressionnante. Au centre se trouve une mosaïque représentant un taureau dont les parties génitales ont été creusées. Nous remarquons un étrange manège : des touristes et surtout des Milanais y posent le talon de leurs chaussures et tournent sur eux-mêmes une ou trois fois sans détacher leurs pieds du sol. La superstition dit qu’il faut faire autant de vœux qu’on voudrait et tournoyer en gardant le talon collé aux testicules maintenant effacés du taureau, et le(s) vœu(x) se réalise(nt).
Nous allons ensuite visiter les toits du Dôme après un passage rapide à l’intérieur de la cathédrale noire et suffocante. Il Duomo de style baroque, classique et néo-classique, est, de par ses dimensions, la troisième plus grande cathédrale après Saint-Pierre de Rome et Séville. Une partie d’il Duomo est toujours en restauration ; nous prenons l’ascenseur payant (€6 ?) qui se trouve derrière la cathédrale. D’en haut, on réalise la splendeur de cette œuvre architecturale et la dextérité et le génie de ses bâtisseurs.
C’est l’heure de la pause déjeuner. Au menu une bonne salade variée avec des chiabatte (variété de pain), du fromage, des yaourts, des fruits et deux gâteaux milanais dont j’ai oublié les noms.
A 15h15, nous retournons à l’intérieur de la galerie Vittorio Emmanuel II parce qu’une bruine avait commencé à tomber. Nous nous attablons sur une terrasse de la galerie, assez belle et assez « m’as-tu vu ? » Nous commandons un San Pellegrino et un ice tea. La serveuse qui ne parle pas un mot d’italien arrive avec un’acqua con gas 25 cl e un thè freddo, et nous demande de régler l’addition sur-le-champ. Douze euros pour une minable eau gazeuse et un ice tea qui n’est qu’un sirop de réglisse, c’est une arnaque !
Deux heures plus tôt, nous avions pris à quelques rues d’ici deux cappuccini pour seulement €2,60 (les deux).
17 heures. Nous quittons la terrasse-marché noir et nous nous dirigeons vers la stazione centrale. Jo, attiré par les gens qui écrasent les testicules du taureau, décide de faire pareil « sans faire de vœu » dit-il. Mais je ne le crois pas. Moi, je ne crois non plus à ce genre de superstition !
Sur notre chemin vers la gare, nous feuilletons quelques magasins : Giorgio Armani avec son magasin en mille feuilles ; ici les chocolats, là les fleurs, là encore la librairie, la parfumerie, et aussi les vêtements pour homme. Je remarque que le style du vêtement masculin tend à s’efféminer ! D’autres magasins exposent de somptueux ameublements pour cuisine, salon… A 500 m environ de la gare, nous tombons sur une exposition originale. L’artiste qui vient de Bali expose l’œuf à l’occasion de pâques. On y admire un tapis en forme de deux œufs au plat, des tabourets à la coque, des veilleuses, etc. malheureusement la photo est interdite, mais le jeune artiste, à qui j’ai laissé mes coordonnées, m’a promis de m’envoyer quelques photos et une invitation si jamais il exposait à Paris.
La nuit tombe subitement à cause des nuages bas et du crachin. Le départ à Stresa est prévu à 18h25, l’arrivée à 19h17.
Stresa, 19h30 ; Ristorante e pizzeria Lago Maggiore.
Pizza salmone pour Jo et pizza ai frutti di mare pour moi. La pâte de la pizza est bien faite par contre les fruits de mer (?) ne viennent pas de la mer ni du lac mais des boîtes de conserves ou des packs surgelés !
Il paraît que la plus célèbre pizza est la marghrita même si c’est la moins chère (€3,70 dans notre resto) et la moins garnie (tomate et fromage). C’est en 1889 que la Reine Marguerite découvre une sorte de pain, plat et circulaire, garni de rondelles d’oignons et de tomates, d’olives et de fromage, que les paysans Italiens mangeaient. Ayant aimé cette préparation culinaire, un cuisinier de sa majesté inventa la fameuse pizza aux couleurs de l’Italie: le blanc de la mozzarella, le rouge de la tomate, et le vert du basilic.
Dehors, il tombe des cordes de pluie. Dans le resto on parle politique, le elezione 2006 obligent, à haute voix. La télévision diffuse les premiers résultats qui sont tout de même commentés par la patronne et ses amis. La patronne du resto est de petite taille, ses grands yeux bleus ou verts sont malheureusement noyés dans des cernes qui assombrissent son regard. Le serveur, la quarantaine, est brun et sec comme une figue.
Il est 21h30 ; la pluie se fait de plus belle. Nous quittons le restaurant en précipitant nos pas. Nous voyons une gelateria près de la mairie de Stresa et nous décidons de faire une pause pour déguster une glace. La boutique est vide de monde ; une vieille de soixante-dix ans nous sert. Elle ne trouve pas le goût que je lui demande : « torrone e marron glacé ». Elle hèle quelqu’un. Un vieillard sort de l’arrière boutique pour lui dire que tout était écrit devant chaque glace.
Nous prenons place à une table pour déguster nos glaces et dans l’espoir que la pluie arrête de tomber. Nous regardons la télé… Je pense que notre présence a attiré un groupe de jeunes Espagnols puis d’Anglais. Nous quittons. La voiture n’est pas loin. Ce matin, nous l’avions garée près d’une rangée de palmiers juste en face du Lac Majeur. « Ta voiture est bien nettoyée maintenant », dis-je à Jo en plaisantant. « Pas comme toi », me répond-t-il.
Les essuie-glaces balaient avec vivacité l’eau qui ruisselle sur le pare-brise. La vue est quasi nulle. J’ai froid. Jo se moque de moi ; il dit que j’ai toujours froid !
Une fois arrivés à l’hôtel, je prends une douche bien chaude et me mets au lit. Je lis quelques pages du Coran. Jo me dit :
Tu connais par cœur ce Coran, tu n’as pas besoin de le lire.
Regarde, lui répondis-je, en lui montrant les caractères arabes, c’est beau l’arabe, n’est-ce pas ?
Oui, c’est vrai mais je ne comprends rien.
La beauté n’a pas besoin d’être comprise tout de suite. Elle se nourrit du regard, de la contemplation des autres.
Bon. On va regarder la télé pour voir ce qu’on dit du vote ?
Ma lecture du Coran étant achevée, je me glisse dans les entrailles de mon lit et rêve de calligraphie, de la mer et de couleurs inédites.
JOUR IV
Stresa, Hôtel la Sacca, mardi 11 avril.
Je me suis réveillé vers 6h30, et à 7h j’étais déjà debout dehors sur la terrasse pour contempler pour la première fois le lac sous les premiers rayons de soleil. Il vente mais il fait beau. Je prends des photos.
A 9h45, Jo et moi décidons de visiter les trois îles Borromée : Bella, Madre et dei Pescatori. Le bateau qui nous emmène de Stresa à Isola Bella (construite au XVIIe siècle par Charles III Borromeo en l’honneur de son épouse Isabella d’Adda) tangue sur l’eau tumultueuse du Lago Maggiore. Attirés par les venelles et les boutiques, nous pénétrons avec délectation dans l’île qui s’ouvre à nous.
La végétation est luxuriante avec des fleurs de toute sorte : des camélias sous toutes ses formes, des rhododendrons, etc.
Originaire d’Asie, le camélia, du nom de la personne qui l’a rapporté de Chine, G. J. Kamel, au début du XVIIIe siècle, est un arbuste à fleurs, de la famille des Théacées qui peut atteindre jusqu’à 5 m de hauteur selon les espèces. Le diamètre de ses fleurs varie de 1 à 15 cm et peuvent avoir plusieurs formes : simple, double, type anémone ou encore pivoine. Il existe plusieurs variétés de camélias dont les : Camellia Japonica (la plus vendue), et Camellia Japonica « Kramer’s supreme » aux fleurs rouges, doubles et odorantes. Quant au rhododendron (du grec rhodon « rose », et dendron « arbre », c’est-à-dire arbre à roses), il est de la famille des Ericacées et est originaire d’Asie et d’Amérique du Nord. Ses fleurs jaunes, carmins, oranges, rouges sont visibles de février à juillet. Il peut atteindre jusqu’à 15m de hauteur selon l’espèce. Il en existe un millier d’espèces dont les rhododendrons nains à grandes fleurs, et les yakushimanum qui sont les plus connues puisque utilisés comme reproducteur de nombreux hybrides.
Mais moi, ce que je préfère ce sont les magnolias. Ils appartiennent aux Magnoliacées et sont originaires d’Asie et de l’hémisphère nord. On en trouve des roses, des blancs ou des crèmes. Dommage, que ces beaux arbres sont éphémères. A peine écloses, voilà que les fleurs tombent tapissant ainsi la terre. C’est pour cela aussi que je les aime : éphémères et beaux, comme la Vie !
Il en existe plusieurs espèces, jusqu’à 125, et certaines peuvent atteindre 20 m de hauteur. Le Magnolia stellata a des fleurs blanches en étoile, le Magnolia « Darjeeling », des fleurs roses foncées, le Magnolia « Star Wars », des fleurs roses en étoiles, le Magnolia « Manchu Fan », et le Magnolia delavayi aux fleurs blanches crèmes, etc.
Dans l’une des boutiques touristiques de l’île, on trouve des objets multicolores en céramique peints par l’artiste De Simone. Des théières, des assiettes, des boîtes et autres objets en céramique sont à la fois simplement et richement décorés. Et les couleurs qui reviennent le plus souvent sont le rouge, le bleu et le jaune. Apparemment, l’artiste est connu mondialement puisque j’ai retrouvé ses œuvres à Hasselt, dans le Limbourg belge où j’ai pris les photos ci-dessous représentant un plat rond et un autre rectangulaire.
Dans une ruelle, j’aperçois un écriteau, sous une boîte en fer accrochée au mur, qui dit : « Offerte Per la salute e la cura dei Gatti dell’Isola Bella ». L’Isola Bella devrait être rebaptisée l’isola dei gatti (l’île des chats) puisqu’on les trouve à chaque coin de ruelles et sont chouchoutés et protégés.
Il palazzio Borromeo de style baroque et ses jardins qui nous font penser aux jardins suspendus de Babylone, sont les deux choses qui rendent l’île attractive et célèbre.
C’est en 1670 que le comte Vitalien Borromée commence la construction du palais dans lequel on trouve de somptueuses œuvres d’art telles les Tapisseries Flamandes du XVIe siècles (qui rendent Jo fier et heureux), les énormes vaisseaux de lustres, les tableaux, les meubles et les grottes. Ces dernières que l’on découvre avec un peu d’effroi, sont composées de six pièces. L’air y est très frais, et les murs sont couverts de mosaïques et autres incrustations comme les coquillages du Lac Majeur. Parmi les objets qui y sont exposés, nous trouvons une ancienne pirogue de l’âge de fer ainsi qu’une riche collection de harnais de chevaux.
C’est un escalier en colimaçon qui nous introduit à l’étage supérieur où se trouvent la salle de bal et ensuite la galerie des Tapisseries Flamandes. Après cette esthétique flamande, nous tombons net sur les jardins, chef-d’œuvres des architectes Crivelli et Richini, où une variété de plantes et de fleurs saisit le regard.
A mon avis, ce qui choque cette splendeur, c’est la vue qu’on a une fois les marches sont gravi. En effet, un « amas » de pierres qui imitent des coquillages et où nichent pas moins de vingt statues, œuvres de Simonetta et Resnati, encombre inutilement le jardin. Et une énorme statue de Licorne, symbole de la famille Borromeo, surplomb tout cela. Heureusement des paons blancs et soyeux redonnent de la féerie au décor.
L’Isola Madre est la plus grande des Îles Borromées mais elle n’est pas habitée. En arrivant sur l’île, nous sommes tout de suite plongés dans un immense jardin qui l’entoure. C’est là que nous voyons plus de faune et de flore puisque d’innombrables variétés de paons, de faisans, de perroquets et autres animaux côtoient des essaims de camélias rouges, roses et blancs, des rhododendrons, des pergolas de glycines à peine éclos, et surtout le plus grand exemplaire européen de cyprès du Cachemire vieux de 200 ans.
Le palais, quant à lui, est exceptionnel par la reconstitution de ses pièces d’époque et pour ses collections de poupées et de marionnettes du XVIIe siècle, de porcelaine, de tableaux, etc.
L’Isola dei Pescatori est la seule des trois îles à être entièrement construite et peuplée. De belles maisons, et certaines barques vous conteront peut-être une histoire de pêche et de pêcheurs. Nous faisons le tour de l’île en déambulant dans de courtes venelles, et à l’angle de la via di mezzo et celle del forno, nous découvrons un atelier de céramique, il laboratorio di ceramica. L’artiste Wanda Patrucco s’intéresse à une technique de céramique née vers la fin du XVIe siècle et qui est liée à la philosophie zen et à la cérémonie du thé. Le Raku signifie « joie de créer » en japonais. Sa méthode de cuisson est différente de la céramique traditionnelle. En effet, l’objet est modelé à la main sur le tour, et la matière composant la pâte doit être en réfractaire, c’est-à-dire résistante aux brusques sautes de températures. Après la première cuisson cette pâte qu’on appelle « biscuit » est totalement ou partiellement émaillée, puis cuite une seconde fois à environ 900°. Lorsque le point de fusion de l’émail est atteint, l’objet incandescent est retiré du four à l’aide de longues pinces et laissé refroidir au contact de feuilles sèches, de sciure ou d’herbe dans un milieu ambiant hermétiquement fermé, dépourvu donc d’oxygène. L’objet subit ainsi des modifications chimiques et physiques qui lui donnent ces signes particuliers et ces variations de couleur si caractéristiques du raku.
Sous un soleil radieux, je déguste un bon cappuccino, et Jo un coca cola, et ce sur une terrasse de l’île faisant face à Stresa.
De retour à Stresa vers 17h, nous la longeons jusqu’à l’autre bout, jusqu’à Stresa-Lido.
Vers 21h, nous allons goûter un risotto à la perche. Le dessert, nous l’avons pris chez Gigi Bar le spécialiste de la pasticceria, surtout des margheritine di Stresa. Ce sont de petits gâteaux qui me rappellent un autre gâteau bien de chez moi et que ma mère prépare avec soin et professionnalisme, et qu’on appelle les ghribiya. L’histoire dit que les margheritine ont été spécialement préparées à l’occasion de la communion d’une petite duchesse qui répondait au nom de Margherita ; celle qui allait devenir la première reine d’Italie et épouse de Umberto de Savoie. Une autre source dit que c’est un pâtissier de Stresa qui a inventé le biscuit à l’occasion de la visite de Son Altesse Royale la Princesse Margherita di Savoia.
Le gâteau qui fut le biscuit préféré du Pape Paolo VI Montini est facile à préparer. Il faut 350g de farine, 150g de fécule, 300g de beurre, 150g de sucre glace, 10 jaunes d’oeufs, de la vanille et un zeste de citron. Dans un grand récipient, de préférence en bois, on mélange la farine, la fécule, le sucre glace, la vanille, le beurre ramolli et le zeste de citron. On laisse reposer l’appareil une demi-heure au réfrigérateur. Ensuite, on forme de petits galets qu’on va étaler sur une plaque allant au four. On enfourne un quart d’heure environ à 180°. Une fois tiédis, on saupoudre les biscuits de sucre glace.
JOUR V
Stresa, le mercredi 12 avril ; 7h30.
Le ciel est couvert mais quelques flèches de soleil transpercent les nuages. Il fera beau aujourd’hui. Nous décidons d’aller au Lac d’Orta en passant par il Monte Mottarone (1385m). Il y a un funiculaire qui part de Stresa-Lido mais depuis notre arrivée, nous ne l’avons pas vu fonctionner. En effet, il est cloué au sol à cause du vent.
Tout au long de la route vers le mont, une belle vue s’offre à nous, sur le Lac Majeur. En arrivant au sommet après un péage ridicule de €5, nous découvrons une montagne habillée d’un manteau neigeux d’environ trente centimètres d’épaisseur ou plus. Ici tout est blanc et lumineux, et on voit au loin le Lac d’Orta si minuscule et paisible.
Nous quittons le mont par les routes serpentées et nous débouchons sur le magnifique Lac d’Orta avec son île San Giulio. Les eaux sont limpides, les ruelles propres et chaleureuses, les maisons ocres, vertes et jaunes, mais aussi plusieurs imposantes, belles habitations abandonnées comme partout ailleurs entre Stresa et Orta.
Après un pique-nique, nous poursuivons notre promenade dans les villages de la région : Belgirate, Meina, Lesa et Arona dont nous avons un faible pour ses boutiques.
JOUR VI
Baveno, le jeudi 13 avril ; 9h40
Nous nous dirigeons du côté de Verbania pour visiter les jardins de la Villa Taranto. De Stresa à Verbania, les bourgs avec les chapelets de belles maisons de différents styles et couleurs, la végétation luxuriante et l’eau calme du Lac Majeur, s’égrènent dans une convivialité paisible et apaisante.
Pour la première fois en Italie, j’entre gratuitement dans un endroit grâce à ma carte de presse (€8.5). Les jardins botaniques de la Villa Taranto à Pallanza, commune de Verbania, s’étendent sur 16 ha et offrent aux visiteurs plus de 2000 variétés de plantes. Le nom de Taranto vient du maréchal Mac Donald, fait duc de Tarente par Napoléon, qui est l’ancêtre du créateur des jardins : le capitaine Ecossais Neil Mac Eacharn (1884-1964) dont le tombeau est visible dans une chapelle des jardins aux beaux vitraux circulaires.
Les jardins de la Villa Taranto n’ont pas la prétention ou la beauté de l’Isola Bella, mais ils sont plus variés et embrassent une très grande superficie. Ce qui nous permet de prendre un réel bol d’air frais tout en profitant des allées (trop) bien entretenues.
La Villa que nous découvrons par un escalier est située dans un cadre agréable de fleurs, de gazon bien entretenu et d’une fontaine en service, et est depuis 1995 le siège de la préfecture de Verbano-Cusio-Ossola.
De Verbania, je ne retiendrai que la promenade au bord du lac à Intra, bordée d’arbres fleuris et comme partout, d’une propreté impeccable.
Après une sieste bien méritée à la Sacca, Jo me propose de retourner à Arona. C’est un vitrinophile : il aime faire les vitrines et déambuler dans les ruelles des belles villes. Cet après-midi, les ruelles d’Arona grouillent de monde. Il fait un temps estival, et on a l’impression que tout le monde est dehors. Tout près de la place de l’embarcadère, nous nous asseyons sur un tréteau juste devant une fontaine dont le son des jets d’eau nous rappellent la pluie d’il y a quelques jours.
La nuit tombe doucement sur le Lago Maggiore, des lumières au loin sur les îles vacillent comme dans une danse lascive. Le lac est plat, les navettes fluviales sont rentrées. Les terrasses, en amphithéâtre, des jardins de l’Isola Bella sont blanches de lumières, et le palais de l’Isola Madre semble s’embraser dans une lumière orangée. De Stresa, on entend les cloches des îles tonner tellement tout est, ici, calme, silence et enchantement.
Dans le restaurant Lago Maggiore, toute une famille italienne est à table. Il y a là le grand-père assis à la place d’honneur, au bout de la table dominant ainsi toute la famille, mais qui ne dira pas une seule parole pendant tout le dîner. C’est la mamma qui anime la soirée, avec, je suppose, ses filles, fils et belles-filles.
JOUR VII
Angera, le vendredi 14 avril ; 14h20.
Ce matin avant notre visite à Angera, nous apprenons qu’il y a un marché hebdomadaire au centre de Stresa. J’aime beaucoup l’ambiance des marchés où l’on croise des gens de tout horizon et où les couleurs et les senteurs s’entremêlent pour enivrer et embaumer les cœurs.
Jo achète un portefeuille en cuir marron (brun, disent nos amis les Belges) chez un commerçant Italien d’une grande gentillesse, comme tous les Italiens que nous avons rencontrés jusqu’à présent. Dans une ruelle assez touristique, nous voyons une boutique spécialisée dans les pâtes de toutes sortes de formes et de couleurs, et certainement de saveurs aussi. On y vend aussi des herbes, des tomates et des piments rouges secs. Jo dit à la charmante vendeuse, en italien bien-sûr, que tout est piquant en Italie tels les piments ! Elle répond avec un large sourire « non tutto ». Jo m’offre un petit sachet de peperone rosso pour me « rappeler les saveurs d’Algérie ». Ce piment est, selon l’échelle de Scoville, fort. Son piquant est dû à un alcaloïde appelé capsaïcine, celle-ci est salivante et apéritive.
Nous commençons notre randonnée à Angera par la visite du Château Rocca Borromea, un autre bien de la richissime et désormais célébrissime famille des Borromée. Le château surplomb la montagne qui domine Angera ; à quoi sert d’avoir un château s’il ne domine rien, s’il n’est vu de nulle part ?
Nous débutons la visite de la Rocca par le bâtiment du pressurage où se trouve un énorme pressoir à raisin du XVIIe siècle presque intact ; puis nous entrons dans les galeries du musée de la poupée qui, dit-on, est unique au monde.
Des poupées du monde entier y sont exposées. Ensuite nous entrons dans de vastes salons où de vieilles et longues tables et autres mobiliers sont exposés. On y admire aussi des tableaux et de la porcelaine richement décorée.
Dans une autre galerie, des automates nous content l’histoire d’une autre époque. Et plus on va dans les étages supérieurs plus on découvre la beauté et le secret des lieux : comme la salle de Justice du XIIIe siècle, où des fresques ocres avec d’autres couleurs chatoyantes et presque délavées donnent une majesté à la pièce. En empruntant un long escalier en bois, on débouche sur une sorte de terrasse d’où on a une vue panoramique de la ville et des villages avoisinants.
A ne pas négliger les lucarnes et les meurtrières d’où l’on peut voir des pans du paysage et d’où l’on peut réussir de belles photographies.
A la sortie, nous passons par la boutique du château. Jo demande à la dame qui tient la caisse s’il y a encore des descendants des Borromée. Elle répond que oui et qu’ils habitent principalement à Milan, qu’ils vont souvent à l’Isola Bella puisqu’ils ont encore le château mais qu’ils viennent rarement au château d’Angera. Avant de quitter les lieux, mon regard tombe sur des œufs de Fabergé : il y a quelques mois, j’ai pu voir l’excellente exposition « Fabergé. Joaillier des Romanov », réalisée dans le cadre de Europalia, à Bruxelles où plusieurs œufs uniques de Fabergé ont été exposés. Les tsars Alexandre III et Nicolas II se sont parés et entourés des objets précieux de Carl Fabergé (1846-1920) pour tisser et bonifier leurs relations politiques, économiques… et resserrer des liens affectifs. J’achète un petit œuf de couleur bleu orné de petites fleurs roses que j’offre à Jo.
Au pied de la montagne, un parc de gazon descend jusqu’au lac. Il est 14h, nous décidons d’y pique-niquer. Le soleil caresse l’herbe régulière qui s’amuse avec le lac ; je m’allonge sur le dos. Un léger vent tantôt chaud tantôt frais frôle mon visage. D’un œil je regarde la Rocca Borromea qui paraît tel un vaisseau suspendu sur la roche en falaise. Je songe aux bâtisseurs : Etaient-ils des esclaves, payés, honorés ? Avaient-ils vu leur ouvrage fini ? etc., à ceux qui modèlent et remodèlent ce monde… Et je ferme les yeux pendant quelques minutes. Au réveil, j’ai chaud. Mes mains ont reçu un coup de soleil, mon visage aussi.
Il est 16h30, nous rentrons à l’hôtel avant d’aller nous promener dans Stresa pour la dernière fois. La ville semble se relâcher après une journée chaude et mouvementée. Au bord du Lac Majeur, tout est calme. C’est presque un pléonasme de dire cela puisque on a toujours cette sensation d’apaisement, de silence et d’envoûtement au contact de ce lac.
Les dernières navettes de bateaux labourent le lac sous l’œil désintéressé de l’Isola Madre, l’air orgueilleux de l’Isola Bella, et l’élégance de l’Isola dei Pescatori. Une après l’autre, les guirlandes de lampadaires s’illuminent au loin, et comme toujours, le vent léger joue avec leur halo brumeux mais lumineux.
A 20h, nous retournons à via Cavour dans notre restaurant familial où nous retrouvons la même ambiance et la même convivialité. Nous dégustons une bonne salade de fruits de mer et une truite cuisinée à l’italienne pour moi et une perche panée aux œufs pour Jo.
JOUR VIII
Stresa, le samedi 15 avril ; 9h30.
Nous quittons Stresa par Arona en direction de la France. Il pleut à torrent comme si la région nous regrettait. Nous sommes arrivés sous la pluie et nous repartons sous la pluie. Nous ne verrons pas le Lac Majeur comme les jours précédents.
Stresa s’est débarrassée
De ma turpitude majeure
Lui donnant une peau
Aérienne et joyeuse.
Les neiges éternelles
Offrent une dentelle
Au Lac Majeur
Et un diadème au coeur suspendu.
Et c’est autour de cette Grosse Larme
Que la Vertu et le Vice
Font une ronde;
L’une remue l’eau
Et dit: « pluie, pluie, pluie »
L’autre l’effleure
Et dit: « brouillard, brouillard, brouillard »
Tout a été dit sur l’Amour
Tout a été dit sur l’Amitié;
Et moi je m’entête
A tatouer le papier
De mon encre aquatique.
Cuisiat ; 15h15.
Nous arrivons à notre chambre d’hôtes à Cuisiat. Nous croisons notre hôtesse avec du linge propre dans les bras. Elle nous souhaite la bienvenue et s’excuse de n’avoir pas pu préparer la chambre avant notre arrivée. Je lui dis qu’il n’y avait pas de quoi s’excuser et que nous allions faire une petite visite à Bourg-en-Bresse.
Le centre de la ville a des airs d’Alsace et de Bourgogne, et la propreté des rues est de mise. Jo me propose de faire un tour à l’église de Brou car « elle est un chef-d’œuvre de l’architecture baroque », et cela va nous changer de la déception de la cathédrale de Bourg.
L’église est en pleine restauration mais ouverte au public, ainsi que le monastère et le musée. Malheureusement une odeur de soufre et d’humidité dénature la beauté des lieux. Le monastère de Brou a été construit de 1506 à 1532 par ordre de Marguerite d’Autriche (1480-1530), et ce pour abriter trois tombeaux : le sien et ceux de sa mère et Philibert le Beau, duc de Savoie, son mari mort trois ans après leur mariage alors quelle n’avait que 24 ans.
De retour à Cuisiat, notre hôtesse nous attendait au seuil de la porte de sa maison. Elle s’excuse à nouveau et nous dit qu’elle a mis dans la chambre un plateau de choses de la région à déguster, pour se faire pardonner. Apprenant que je ne bois pas d’alcool, elle veut me préparer du thé ou du jus de fruits mais je refuse avec insistance. Dans la chambre, nous trouvons le plateau garni de fromages, de noix et de vin blanc pour Jo. Une charmante carte représentant une scène joyeuse de patinage sur un lac, intitulée « Winter Fun » et signée Frank Dadd (1851-1929). Elle disait : « Par ma négligence, je vous ai contraints à faire de la route !... Alors pour me faire pardonner → ce petit plateau avec quelques produits d’ici… En guise d’apéritif. Une assiette sur la fenêtre vous attend au frais. »
Cuisiat, le dimanche 16 avril.
Le réveil est difficile : huit heures passées et je m’étire encore dans mon lit. Le sommeil aussi était difficile. Il y a comme une impression de perte de quelque chose.
L’Italie est bien loin maintenant ; pourtant il n’y a que vingt-quatre heures seulement que nous l’avions laissée derrière nous. Quoi que présente dans la mémoire immédiate du souvenir, elle me semble perdue. Peut-être c’est le sentiment que tout être a des choses aimées et laissées !
Au petit-déjeuner, nous conversons avec notre hôtesse. Rose-Marie parle avec Jo de voyages puisque ce dernier a quasiment fait le tour du monde. Jo parle de sa chorale flamande dans laquelle il est baryton. Le Vocaal en Instrumentaal Ensemble Henric van Veldeke est une troupe musicale flamande semi-professionnelle, et a été créé en 1976 par Juliaan Wilmots.
Au début, l’Ensemble avait une modeste vocation, celle de se produire de temps en Flandre à Saint-Trond (Sint-Truiden) dans le Limbourg belge. Mais très vite, il s’est vu donner d’autres opportunités musicales. En effet, la carrière du groupe s’est très vite enrichie en se produisant dans le monde entier : en Belgique bien-sûr, aux Pays-Bas, au Liechtenstein, en Italie, en Allemagne, en France, en Espagne, en Autriche, en Bulgarie, en République tchèque, en Afrique du Sud, au Congo, aux Philippines, au Chili, en Indonésie et au Singapour. L’Ensemble porte le nom du célèbre 0/10 sur 0 vote Aucun commentaire
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