TROISIEME PARTIE
Trois mois plus tard…
CHAPITRE XIII
JOURNAL DE L’ETRANGERE
Samedi 16 avril 21 :00
Mahfoud est mort. Il a été tué ce matin aux environs de neuf heures alors qu’il venait de me rendre visite.
La barbarie a atteint son paroxysme. Mahfoud a été assassiné à coups de couteaux par deux individus -deux terroristes- de moins de vingt ans. Il a été tué parce qu’il a refusé d’arrêter de me voir, de me rencontrer.
« Ne fréquente plus cette mécréante ; Dieu te maudira ! », lui a-t-on balancé dans la rue. Mais Mahfoud ne faisait qu’à sa tête. Il ne s’arrêtait même pas pour discuter avec ces gens-là. Son amour était si puissant qu’il oubliait qu’on lui voulait du mal.
Je me demande comment de jeunes gens d’à peine vingt ans, des adolescents puissent commettre d’aussi horribles actions. A leur âge, les gens ne savent pas haïr. L’adolescence, n’est-ce pas l’altitude où l’on fredonne ce beau refrain qu’est Aimer, l’Amour.
Tuer, c’est haïr. C’est aussi briser cette image de faiblesse qui se révolte en nous. Assassiner quelqu’un, c’est pactiser avec l’horreur et faire preuve d’une infinie bassesse d’esprit et de compréhension pour ce qu’est l’être humain. C’est aussi précipiter ceux à qui on ravit l’être cher dans l’abysse réaliste que l’homme ne descend pas du singe. L’horreur est à son point de non-retour quand des innocents -qu’ils soient ces jeunes qu’on manipule ou ces autres qu’on assassine parce qu’ils ont cru avoir choisi leur mode de vie- sont saupoudrés dans le sang des vains saints.
Je ne sais à quoi servirait le sang de Mahfoud. Pour rejeter l’étranger ? Ce qui est différent d’eux ? Ou pour isoler les gens dans une folle ronde des questions sans réponses ?
Ce que je sais, c’est que l’injustice sévit dans les sens. Que la grande majorité de ceux qu’on assassine et comme « L’avoine qu’a mangé l’âne », comme me le disait Mahfoud.
Aujourd’hui, j’ai la triste et la pure conviction qu’on tue au nom de faux cieux, de fausses réalités. Quelques-uns tuent pour assassiner toutes les prévisions démocratiques, d’autres pour cacher le secret de leurs bedaines…
La démocratie en Algérie n’aura ramené que deuil et tristesse. Le peuple n’a pas été préparé pour ce brusque changement. Je me souviens qu’en octobre 88, comment les gens avaient crié leur révolte. Tout le monde voulait changer sa destinée. Vivre comme tous les autres gens de la terre. Mais que savaient les gens de la démocratie ? Rien. Sinon faire justice eux-mêmes où et quand ils le voudront. Sous prétexte de démocratie, on a appauvrit les pauvres et enrichit les riches. On a créé un asile d’aliénés pour tous ceux qui essaient de comprendre ce qui se passe dans son pays. On a élevé les sots à des postes importants. Des jeunes se sont vus marginalisés, « murer »: des proies faciles à l’intégrisme, à la violence et au terrorisme. Rien ne fonctionne normalement. Pour un oui ou un non, des grèves éclatent ça et là. Alors que quelques-uns crèvent pour leurs droits, d’autres sont pris dans l’étau de leurs propres idées et idéaux.
La démocratie algérienne reste à refaire. Grâce au temps que j’ai passé ici et aux personnes que j’ai connues, j’ai déduit que la situation actuelle est une suite logique des années ; et bien plus, des premiers jours de l’après indépendance.
L’Algérie ne verra jamais le bout du tunnel. Ce n’est que le commencement ; et ma foi, la fin est loin, loin de toute espérance. On tuera encore et encore. On se demandera qui tue ! L’Algérie changera de vêtements mais la carcasse sera la même. Et le monde s’embrasera au rythme des tueries algériennes.
Mahfoud est mort. Quelle erreur de l’avoir tué lui qui était si gentil, si docile et si croyant. Lui qui a été aimé de Dieu. Et ce rêve qu’il me raconta un jour n’est-il significatif :
« J’étais assis sur un banc de pierre quand quelqu’un s’assit à ma gauche. Il se présenta comme étant le prophète Mohamed (Prière et Salut d’Allah sur Lui). Un moment après, je vis un vieil homme avec un burnous blanc et une barbe blanche, passer devant nous. Je demandai au prophète qui était ce monsieur, il me dit : « C’est Dieu ! » Il me prit alors par la main, et nous nous dirigeâmes vers cet Être plein de pureté qu’il nomma « Dieu ». J’étais entre les deux : Dieu à ma gauche et le prophète à ma droite. Nous étions en haut d’une montagne, une sorte de falaise. Le prophète me demanda de regarder, en pointant son doigt, en bas de la montagne. Je vis une multitude de gens levant leurs bras vers nous et criant haut des mots que je n’ai malheureusement pas pu saisir. »
Il est paraît-il, d’après la tradition, que quiconque rêve du prophète, ne connaîtra pas l’enfer. Et rêver de Dieu ? N’est-ce pas un privilège sans pareil qui relève de l’Amour de Dieu pour le rêveur ?
Mahfoud est mort. Mais sa présence est aussi vive que mon ire. Il faudra que j’apprenne à vivre avec cette présence car les morts sont plus présents en nous que les vivants. Nous sommes tous concernés par la Mort : la mort d’autrui, la mort des personnes que nous aimons… La mort des autres nous rappelle notre propre mort, notre prochaine et notre incessante mort. Ce sont des tâches sur notre soleil. Nous mourrons incessamment. Chaque être aimé qui meurt prend avec lui un peu de notre vie jusqu’à notre dernier souffle. Je pense que nous ne devons jamais faire le deuil de la Mort. Le faire c’est la banaliser. Or l’homme a besoin d’être intrigué, aiguillonné pour aller de l’avant. Savoir qu’un feu s’est déclaré derrière nous (et même devant), ne nous poussera qu’à prendre nos précautions.
Et quitter le lieu du suaire
Ou l’araignée tisse le noir
Je veux que les yeux exilés
Ne convulsent plus sous la nuit.
Et que vienne
Que revienne la douce aube
Envelopper
La folle nef dans son éternelle spirale.
Que reviennent le front et la bouche
Pour le doux baiser d’hier.
Que revienne la paix
Dans la folle nef
Pour que repose les Exilés et nos Ancêtres.
CHAPITRE XIV
- « Lâchez-moi la main. Je vous dis lâchez-moi la main sinon vous le regretterez.»
- « Nous avons reçu l’ordre de ne pas vous laisser entrer. »
- « Qu’est-ce que cela signifie que vous avez reçu l’ordre de ne pas me laisser voir celui que vous avez tué ? »
- « Surveillez ce que vous dites madame. Je vous dis qu’il vous est formellement interdit d’entrer. »
- « C’est à vous de surveiller vos sales mains. Faites en sorte qu’elles ne me touchent pas. »
Les cris de madame Serap firent sortir le médecin de garde qui se trouvait dans la morgue.
- « Qu’est-ce qui se passe ici ? », demanda-t-il aux deux agents qui se trouvaient face à face de madame Serap.
Celui qui s’acharna sur Serap, expliqua au médecin qu’il avait reçu l’ordre de ne pas laisser entrer l’étrangère dans la morgue pour voir le défunt. Il dit que l’ordre émanait de la Sécurité.
- « Comment de la Sécurité ? », s’indigna madame Serap. Ne puis-je voir celui que j’aime, celui que vous avez tué ? Je suis venue le prendre. Je m’occupe de ses funérailles car vos sales mains sont bourrées d’hypocrisie et de corruption », ajouta-t-elle tout de go à l’agent qui obstruait son passage à l’aide de sa bedaine adipeuse.
- « Excusez-moi madame », dit le médecin qui vint au secours du pauvre policier.
Il fit entrer madame Serap dans la salle d’attente et lui demanda de l’attendre quelques instants pour lui expliquer pourquoi on lui interdisait de voir la dépouille de son ami.
Le médecin retourna chez les deux policiers. Il demanda au deuxième agent où était passé son collègue qui s’accrocha avec l’étrangère. L’agent répondit que son ami était parti vider sa panse.
- « Ca tombe bien, répliqua le médecin. Dites-moi pourquoi la dame était si offusquée de ton ami et l’avait traité de sales mains corrompues ? »
- « Euh… »
- « Vous n’avez rien à craindre, je ne lui rapporterai rien. »
- « C’est que le patron a interdit à cette femme… »
- « Non, non. Je veux l’essentiel. »
- « Bon. Mon collègue a demandé à cette étrangère un paquet de cigarettes ou quelques sous en devises. »
- « Quoi ? »
- « Voilà, c’est tout. »
Le médecin rentra courroucé. Il parla au téléphone dans un mélange d’algérois et de français et en gesticulant, puis alla à la salle d’attente.
- « Je suis désolé madame pour ce qui s’est passé avec l’agent. »
- « Vous vous rendez compte ? Ici, on ne pense qu’avec le ventre et le bas-ventre. Cet imbécile de policier m’a… »
- « Ecoutez, madame. Si on vous a interdit l’accès de la morgue, c’est tout simplement parce qu’il y a un jeune homme, un volontaire, un remplaçant de l’imam qui est en train de s’occuper de la toilette funéraire de votre défunt ami. Je crains qu’il ne vous soit impossible de vous occuper vous-même des funérailles. L’A.P.C. s’en chargera.
- « L’A.P.C. ? Et moi, alors ? »
- « Ecoutez, ce sera un scandale si vous le prenez chez vous. La foudre intégriste qui s’est abattue sur votre ami, se rabattra sur vous. Nous devons nous en occuper nous-mêmes et garder secrète sa mort pour attirer les commanditaires de son assassinat. »
- « Vous vous rendez compte de ce que vous me dites, cracha-t-elle à la figure du médecin. Vous n’espérez tout de même pas que sa dépouille et moi-même servions d’appât à vos investigations illusoires ? »
L’apparition du remplaçant de l’imam fit tomber la discussion de Serap et du médecin. C’était un jeune, grand et assez maigrichon jeune homme, comme s’il portait tous les péchés du monde sur son dos. Ses lunettes lui donnaient, cependant, une tête d’un vrai penseur. Il ne portait pas de barbe. L’état interdit le port de la barbe même pour ses fonctionnaires.
Madame Serap se figurait tous les imams avec une barbe car il est dit qu’elle était vivement conseillée par les prophètes.
- « J’ai entendu toute votre conversation, dit le jeune homme, on ne peut s’empêcher d’entendre ce que disent les autres quand ils parlent à haute voix. Je viens de terminer de lui faire ses ablutions funéraires. Vous avez deux minutes pour le voir.»
- « Mais elle n’a pas le droit, objecta le médecin qui devint tout pâle, les policiers devant la porte… »
- « Je m’en occupe », dit le jeune homme en balayant de sa main droite un brouillard imaginaire devant son visage.
- « Pourquoi faites-vous cela ? », demanda Serap.
- « Vous avez deux minutes, madame ! », répliqua le remplaçant de l’imam.
CHAPITRE XV
- « J’ai eu vos coordonnées grâce à l’imam du quartier. Je m’appelle Hanane. Je suis…»
- « L’ex-femme de Mahfoud. Que puis-je faire pour vous ? »
- « Je peux entrer ? »
Elle s’exécuta sans attendre de réponse. Puis :
- « Je tenais à vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour mon mari ; mais de grâce n’allez plus demander sa dépouille à la morgue. D’ailleurs, on vous l’interdira!».
Madame Serap écoutait sans mot dire. Parfois le silence est le plus haut des mépris.
- « …Je n’ai jamais cessé de l’aimer ».
Hanane éructait ces paroles, et madame Serap resta pantoise devant cette machine à mots. Soudain elle décida de mettre fin à cette péroraison.
- « Excusez-moi, je ne suis pas disposée à écouter votre histoire. Mahfoud me l’a déjà racontée ; et puis je n’ai pas de compte à vous rendre. Veuillez sortir tout de suite sinon j’appelle la police. »
- « Oui, c’est ça, appelez la police qui a assassiné mon mari. Appelez-là »
- « Qu’est-ce que vous dites ? La police ? », s’étonna Serap.
- « Oui, on vous a pris pour une espionne. On l’a torturé à maintes reprises pour le faire avouer. La sécurité vous suivait partout, dans les ambassades, dans les garden-parties qu’on donnait en votre honneur aux ambassades de Turquie, d’Angleterre et d’Argentine. Et dans beaucoup d’autres endroits. Si Mahfoud est mort, c’est de votre faute. »
- « Comment savez-vous tout cela ? », questionna Serap.
- « C’est simple quand on est la maîtresse du chef de la Sécurité Militaire. »
- « Donc vous m’espionniez. Je présume que c’est vous le commanditaire de l’assassinat de Mahfoud. Vous ne supportiez pas de le voir avec moi et vous avez ordonné son assassinat ! »
- « Vous êtes folle ; vous ne savez pas ce que vous dites. Ici, on n’aime les étrangers que pour leurs fric et belles choses. Nos hommes marchent à l’odeur de l’argent. Qui pourrait bien avoir envie de vous si vous n’aviez pas de devises ? Avec un dollar vous pouvez vous payer le plus beau jeune du quartier. Et si vous lui promettiez de l’aider à s’installer à l’étranger, il tuera pour vous. »
- « Mahfoud n’était guère de ce genre. Il m’a aimé ; il ne peut être de ce genre. »
Hanane sortit laissant Serap avec ses questions sans réponses et dans une profonde désolation.
CHAPITRE XVI
Tôt le matin, l’imam vint chez madame Serap. Il faisait chaud. Sur les hauteurs de la ville, un feu colossal dévorait la forêt. Les cendres venaient se poser sur les toits des maisons, des voitures et des immeubles crasseux. Le ciel se travestit en une étoffe cotonneuse et rougeâtre tellement les langues des flammes étaient géantes.
Le jeune imam se laissa engloutir dans le soyeux fauteuil. Madame Serap apporta de l’eau fraîche, du soda et des glaçons. L’imam but trois gorgées d’eau, puis dit à Serap que l’enterrement de Mahfoud était prévu pour aujourd’hui.
- « Je le sais », répondit-elle comme absente.
Ses yeux se remplirent de grosses larmes et pleura pour la première fois depuis la mort de Mahfoud. Elle sentit la main de l’imam sur son épaule. Il lui demandait de la patience et du courage. Il lui donna un verre d’eau pour faire arrêter l’égrènement du hoquet qui la prit soudain. Elle refusa en expliquant qu’elle jeûnait pour Mahfoud.
- « Quoi ? Vous jeûnez, et dans cette canicule ? Vous finirez par vous déshydratez », dit le jeune imam tout étonné.
- « Mahfoud m’a appris à jeûner ; j’ai même fait le Ramadhan avec lui. Il avait l’habitude de jeûner dans ses moments difficiles, et ce depuis qu’il avait arrêté de prendre de l’alcool. Je jeûne pour m’élever à Dieu car celui-ci ne s’abaisse qu’à ceux qui tentent de s’élever vers lui et lui demandent absolution pour leurs fautes. Jeûner, c’est apprendre à se maîtriser, à se contrôler. Ne donner guère de l’importance aux choses de la vie ; voilà comment on pourrait se surélever. Il faut se purifier des excès de la vie pour arriver à se surélever. »
L’imam resta ébahi et se murmura à part lui-même : « Comment peut-on juger quelqu’un ou le traiter de mécréant quand on ne le connaît même pas ? Soubhanallah, je connais des femmes d’ici et même des hommes qui ne connaissent même pas le jeûne et se déclarent musulmans. L’Islam pour eux n’est qu’héréditaire au sens où ils trouvèrent leurs parents musulmans ; et donc ne choisirent pas. Cette femme est vraiment forte et courageuse. On lui dit que les intégristes avaient tué celui qu’elle aime, et elle observe un des dogmes de l’Islam ». L’imam qui, en fait, n’est qu’un volontaire qui remplace l’imam du quartier resta perdu dans ses soliloques.
Serap revint de la salle de bain comme si elle n’avait point pleuré. Elle vitupéra l’imam pour avoir remis son adresse à Hanane et s’étonna comment ici tout le monde se croyait chez lui, et que tout leur était permis. Elle dit qu’elle ne savait plus quoi penser de la mort de Mahfoud.
Etait-ce les intégristes ou la Sécurité ?
Hanane lui avait mis la puce à l’oreille. Mais n’étant pas une espionne, elle écarta l’hypothèse de la sécurité.
- « Excusez-moi, je ne savais pas que le fait d’avoir remis votre adresse à Hanane allait vous mettre en colère. Hanane avait beaucoup insisté. En outre, elle n’a jamais cessé de rencontrer Mahfoud ces derniers mois. Elle me raconta qu’ils envisageaient de reprendre pour leurs deux enfants. Quoique je sois le seulement le remplaçant de l’imam du quartier, je sais ce qui s’y passe.
Je suis certain que si vous aviez vu les enfants, vous n’auriez pas continué avec Mahfoud… », dit l’imam d’une voix presque inaudible mais solennelle.
CHAPITRE XVII
Mardi 19 avril 18 :15
Il y a une certaine folie qui ne connaît aucune raison ou qui n’a de raison que son essence : sa propre folie. L’instant noir comme une nuit de janvier ou l’on est cloué au lit froid et au froid des murs. L’instant noir où nous ne voyons plus rien; que notre vie est compromise après tant de soupirs et de désirs après avoir tout donné. Quand il n’y a que nous qui restons sur scène, c’est là que commence le plus dur et l’infâme. Il faut agir dans ce noir : pour qui, pourquoi et jusqu’à quand après s’être aperçue seule ? Je sens un « click » dans ma tête, et le mal commence à ce moment précis. Ne suffit-il pas de donner, donner et donner après avoir aimé pour en recevoir le coup de grâce: se sentir seule, que seule moi ai donné mon « TOUT » à fond, que tout ce que j’ai fait n’a été pour l’autre qu’un «MUST » ?
Je ne veux pas croire que Hanane disait vrai. Même l’imam. Après ma discussion avec ce dernier, j’ai éprouvé un étrange sentiment de jalousie. Je sais que Mahfoud m’a aimée et qu’il n’a jamais songé à me trahir. Mais si cela étaient un simple déguisement et mirage d’amour ?
Aimer suppose être aimé. Que tous les chemins qui mènent à l’autre, mènent de retour à nous. Le sens unique en Amour, comme d’ailleurs en Amitié, est un accul. On finit sans aucun doute par se heurter la face contre cette impasse. La comédie est une vilainerie. Il faut être sans conscience et sans sentiments pour laisser l’autre rêver son rêve (et comment ?) à l’envers.
Quand on arrive plus à retenir ses larmes, c’est que le mal est profond et étouffant. Nous ne sommes que des cris et des larmes. On naît avec un cri et des pleurs ; et notre vie n’est qu’un enchaînement de cris et de pleurs. Il n’y a que la mort qui vient sans crier gare, qui avance en silence. Oui, il y a aussi des cris et des pleurs dans la mort ; mais ils sont faibles par rapport à ceux du Mal. On est souvent agité à l’idée de mourir et calme à l’idée que l’autre peut nous faire du mal. Mais quand la mort est là, ainsi que le mal, alors la mort devient inexistante, une banalité surmontable. Elle n’existe plus lorsque nous l’avons en face. Le mal que nous cause l’autre, c’est l’enfer, la véritable mort.
La solitude qui est une des absurdités de ce bas-monde (et des plus dures aussi) n’est rien en comparaison avec le mal que nous cause l’autre. La solitude n’est rien juste à un certain âge où nous avons la tête pleine d’inimaginables rêves. Avec l’âge, nous trions et voyions que tous les rêves ne sont pas permis, qu’ils ne sont pas tous possibles. Là, on comprend que bien des choses nous quittent et nous sont indifférentes.
La solitude, c’est tout. On peuple nos jours de mots qui sont presque des cris, des va-et-vient, de surmenage et de songes pour tromper l’instant fatal et grincheux de la solitude. Le froid du lit nous met face à cette solitude haineuse et atroce.
Dans la solitude, on ne rêve plus, mais on se fait des illusions pour tenir le coup et atermoyer la folie.
Parfois, aimer n’est que cette peur de n’être pas aimé. Ca relève d’un égoïsme aveugle. J’ai eu peut être tort d’aller chercher l’oubli dans les vastes prairies de la nuit, mais qu’importe, il fallait bien vivre…survivre !!!
Pour oublier un passé, il ne faut pas laisser libre cours à ses pensées. Il faut détruire toute chose susceptible de susciter un souvenir et d’ouvrir une plaie. Mais le courage nous surprend en ne daignant venir à notre secours pour tout détruire et rembobiner notre mémoire pour une nouvelle vie. Avec le temps, on s’aperçoit que rien ne vaut vraiment la peine. Il n’est pas de véritable vie sans penser à soi-même d’abord. Car il faut aller de soi pour atteindre l’autre. Il faut se faire son propre bonheur, dialoguer avec soi-même pour enfin pouvoir aller vers l’autre, cet inconnu. Si nous ne pouvons dialoguer avec nous-même, si nous souffrons, si nous ne pouvons faire notre bonheur, il est indubitable que personne d’autre ne pourra le faire à notre place.
Le temps presse. C’est une question de temps. Il faut avoir non seulement une fenêtre vers le dehors, mais aussi ouvrir tout ce qui est fermé en nous, combler les vides et redonner un parfum, une couleur et un sens à sa vie. Tout s’évanouit mais l’espoir doit renaître de ses cendres. Dieu n’aime pas ceux qui désespèrent de la vie car il a toujours une issue pour eux. Et puis, à chaque chose malheur est bon. Reste à savoir si mon malheur est bon.
L’imam m’a parlé de l’Amitié. De l’Amitié en Dieu et pour Dieu. Il me dit que l’être humain était très loin des lois de Dieu qui peut aimer sans attendre qu’on L’aime de retour ? Qui peut avoir un ami sans s’attendre à quelque intérêt ? Qui peut être désintéressé pour laisser courir normalement le ruisseau de l’Amitié ?
Il ne peut y avoir d’innocente, de vraie et de durable Amitié que lorsque celle-ci est sollicitée pour l’Amour d’elle-même, que lorsque ceux qui la veulent sont innocents, vrais et durables ; c’est-à-dire, honnêtes et désintéressés. Une Amitié désintéressée éloigne l’angoisse et la peur d’être pris au piège, d’être abandonné. Quand on est sincère, on ne peut avoir peur de l’avenir. L’abandon, le chagrin et les souvenirs, alors, ne sont rien !
En outre, l’Amitié se base sur ces choses que l’on se dit futiles. Tout se fait avec ces petites choses qu’on néglige. Avec des « peu », on fait des « beaucoup ». Celui qui néglige un atome de chose, il se détournera de l’important et se dérobera de la vérité. Goutte à goutte, la flaque d’eau devient un étang ou un lac.
Ah ! je n’ai pu roter ma colère quand l’imam me parla de Hanane et Mahfoud. Je croyais brusquement que Mahfoud était là tenant la main à Hanane.
Le pire ennemi de l’amour est la jalousie. Aimer beaucoup et aveuglément, c’est devancer l’autre dans la course à qui haïra, à qui méprisera le premier.
Sans doute n’y a-t-il là que de mauvais performants ; car l’Amour existe, les amoureux, eux, n’existent que sous un fard.
Le pire ennemi de l’Amour
Est bel et bien la Jalousie
Qui nous torture de jour en jour,
Qui nous essore des fantaisies.
O monstre, quand tu nous y tiens
Dans ton tourbillon barbelé,
Presses la mémoire et défies bien
Tout cet amour écervelé.
Ton ciel est la soudaine colère
Qui secoue les fibres du cœur
Et l’aveugle et le rend de pierre.
Ainsi se fanent l’arbre et les fleurs
Loin des couleurs des jours heureux
Mourrant dans la nuit du malheur.
Here comes the rain again !
En ce jour de solitude, je suffoque telle une bougie en phase finale de son éclat. En ce moment même, je me demande ce que je fais dans ce bled de misère, d’hypocrisie et de mensonges.
Je sais que je suis en train de payer ma propre folie et mes courses noctambules et icariennes dans les venelles de la vie.
Il n’y a rien d’éternel sinon le souffle… et les soupirs. En attendant de voir le jour, je noie mon chagrin dans de sempiternels « SI » et souvenirs pour tromper l’hypocrisie et l’atrocité d’un monde sans scrupules, impitoyable et corrompu.
Vaut-il la peine de crier haut ma colère pour refuser ce vertigineux colimaçon de la vie?
CHAPITRE XVIII
- « J’ai appris que vous partez alors je suis venu aussitôt que j’ai pu », dit l’imam tout fiévreux.
- « Et comment l’avez-vous su ? », demanda Serap en fronçant les sourcils.
- « Ce n’est pas important. Venez, rentrons à la maison. Laissez-moi prendre votre valise ? J’ai quelque chose d’important à vous dire ».
Elle se tint placide dans le vestibule mal éclairé, son sac à main accroché à son épaule comme attendant une sentence.
Soudain elle sentit une chaleur moite glisser sur son cou et la respiration haletante de l’imam dans son oreille gauche.
Elle ne dit rien. On dirait qu’elle s’y attendait. Ils firent l’amour tel de jeunes maris. Jamais elle ne crut que le jeune imam était doué d’une si forte sexualité. Il la fit jouir par deux fois. Elle avait presque oublié le charme du plaisir, et voilà l’homme en kamis blanc qui le lui rappelait avec ses ahanements quasi-sauvages et ses mains fébriles.
Quand elle sortit de la salle de bain, elle ne trouva pas son nouvel amant. Elle éclaira la chambre mais il s’évapora.
Elle trouva sur le lit défait de tant de remuements, une lettre.
Le jeune homme avait bien préparé son exploit amoureux.
Elle s’assit sur le rebord du lit encore chaud et humide de leur sueur et ouvrit la lettre.
Madame,
« Vous êtes entré dans mon cœur par effraction. Je tiens d’abord à saluer votre amabilité et votre charme. Je sais que vous pardonnerez ma réaction.
Je suis un imam. Mais avant tout un être humain.
Je me suis toujours dit que l’homme n’atteindra jamais le sublime, l’ineffable et la perfection.
L’homme est en quête de complémentarités. Il a besoin d’amis, de sourires, de baisers… et de croire en Dieu. A vrai dire, l’homme est vil et mesquin. Il prétend trouver tous les maux du monde ainsi que leurs remèdes. Mais l’homme est lui-même un mal. Son remède, c’est la mort. Oui, c’est dans la mort que l’homme atteindra et découvrira la perfection. Il saura alors, toutes les choses qui lui font défaut. Il les apprendra brièvement et les comprendra en entier. Et ensuite, se laissera faire par la mort.
En dehors, et loin de la mort, l’homme vit de perpétuels essais : sa vie est un musée d’erreurs ! Il tombe constamment dans ses propres guets-apens, ses propres raisonnements. Tenté toujours par le renouveau, il tombe dans la singerie et les gestes du passé : l’habitude. L’homme mue, il ne change pas. C’est comme le serpent, il ne fait que changer de peau, d’enveloppe. L’homme change l’enveloppe à ses raisonnements ; mais le contenu et le but sont toujours les mêmes. On ne change pas, on se masque.
Ne désespérez pas pour ce que vous avez vécu en Algérie.
Nous sommes une chair à canon pour des idées fantaisistes et trop ambitieuses. Nous ne sommes que des braises affaiblies ou juste des cendres au-dessus du pot au feu de cette maladie qu’est notre pays l’Algérie.
Nous pleurons par désespoir, par peur d’égarer le reste de nos jours. Nous savons que le monde, notre monde, s’écroule, se déroule et s’en va vers les fonds abyssaux du non-retour.
Ah, comme il fait mal de se voir guider à la dérive des jours algériens. L’avenir est certainement incertain ! Le voile noir nous cache la vue de l’horizon.
Allez, je vous laisse.
Là où je serai, je n’entendrai que le son des pelles, des pioches, des psalmodies et des stridulations de la rumeur de l’été ! »
JOURNAL DE SERAP
Elle relut la lettre pour la énième fois avant de la froisser et de la jeter loin devant elle. Le lit était froid et vide comme quelqu’un qui aurait perdu la mémoire. Une seule main n’applaudit pas, dit-on ici. Et c’est vrai. Quelques mots de la missive tourbillonnaient en elle comme un carrousel infernal : dérive, psalmodies, perfection, masque, effraction, non-retour, mort, cendres…
Les mots étaient tristes, durs, mortifères mais vrais. Dehors, il faisait une chaleur caniculaire, en plus du feu qui s’était déclaré dans la forêt. Elle ouvrit sa valise, fit sortir son chier journal et alla dans la cuisine pour préparer du thé. Il n’y a pas meilleur rafraîchissant que le thé, lui dit un jour Mahfoud. Le temps que l’eau fusse chauffée, elle revint se jeter sur le lit pour écrire. Car la main a quelque chose de mystérieux lorsqu’elle écrit que la parole n’en a pas. Elle resta des minutes sans savoir quoi écrire, puis elle jeta des mots solitaires : jardin, pleurs, pluie, espoir, regret, solitude…
Une odeur de brûlé s’échappa de la cuisine. Elle y courut. L’eau consumée par le feu et la casserole devint noire. Elle éteignit le gaz et renonça à son thé.
And then the sea is far
And it’s further hen it’s approached
And there is always farthest sea
Behind the curtain of nowhere.
Tel Noé, j’envoie ma colombe
Et elle revient les pattes boueuses.
Je sais que l’absence est une contrée
Marécageuse et incertaine,
Aux couleurs incertaines,
Aux fruits incertains.
N’est-ce pas de cette terre
Que naît l’espoir ?
Que voit la vie ?
N’est-ce pas de cette boue
Qu’est né l’amour ?
Alors tel Adam, j’envoie ma Eve
Et elle revient les mains pécheresses.
Je sais que le désir est un regret
Qui nous fait sortir de notre peau ;
Il est un lieu aux frontières épineuses
Plus l’on se gratte,
Plus l’on s’y plaît.
Je relis un calligramme têtu
Sur la crête de mon front miroitant dans les larmes dentelées des jours passés,
D’un visage passé.
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