L'ETRANGERE II

 

DEUXIEME PARTIE












CHAPITRE VI


Le porteur frappa à la porte, entra sans attendre de réponse et dit : « Vos bagages, madame ! ».

- « Entrez », dit madame Serap d’une voie faible.

- « Madame aurait-elle besoin de quelque chose avant que je ne dispose ? », dit le porteur d’un seul trait.

- « Non, merci. Rien… Je n’ai besoin de rien pour l’instant. Veuillez m’appeler ce numéro à dix-neuf heures, s’il vous plait. Merci » Répondit madame Serap d’une voix faible et fatiguée.

Et le porteur se dirigeant vers la porte :

« Bien madame, dix-neuf heures. »


Quand il fut parti, elle se dirigea vers la porte et la ferma à double tour. Elle prit une petite valise noire d’où elle fit sortir un gros agenda. C’était son journal. Elle se laissa écrouler dans un fauteuil et ouvrit son journal au gré du hasard.



JOURNAL DE L’ETRANGERE


28 Février 21 :43


Je ne sais pourquoi à chaque fin de mois, je me sens telle une feuille amputée d’un arbre, emportée partout où va le vent. Dans tout ce parcours ou cette traversée, je ne vois que tourbillon et sable mouvant. Mon cœur est nausée et j’ai le vertige : J’ai peur de vomir devant tous ces gens qui me regardent. J’ai peur de tomber et qu’à mon réveil je me retrouve la cible de regards interrogatoires, aveuglants et indifférents. Que leur dirais-je si un jour il m’arrivait des ennuis dans la rue : tomber en pâmoison… ?

23 :40

Reçu une lettre de mon amie Diane. Il y a cinq ans qu’on ne s’est revu. Dans sa lettre, elle s’excuse de n’avoir pas pu m’écrire depuis si longtemps car le travail et les enfants avaient pris tout son temps. « Je suis désolée pour ton mari. J’ai appris sa mort d’un jeune touriste qui habite près de chez toi. Il était de passage ici à Istanbul. Il y a trois mois maintenant que ton défunt mari n’est plus ; et c’est seulement aujourd’hui que je te formule mes condoléances les plus sincères. Acceptes-les ma chère amie et que Dieu soit avec toi ».


Elle resta un moment perdue dans la brume, puis feuilleta les pages du journal et prit un stylo :


09 septembre 17 :41

Je n’aimerais pas transcrire l’état dans lequel j’étais lorsque j’ai quitté ma maison, mes amis (es)… et Sarah. Je suis assez blessée pour me blesser moi-même. J’essaierai d’écrire tout ce qui se passe maintenant. Désormais, ce cahier ne portera que mon présent et… le futur. Un défi à faire. Le pourrais-je ?

Mais pour moi, le futur n’existe pas, c’est ce présent même. Je parle du présent en réveillant le passé qui se projette tel un pont sur l’avenir. Souvent, je me dis qu’il n’existe point de temps, qu’il n’y a peut-être que le présent à vivre, mais…


En arrivant dans cette ville, tout m’a semblé l’inverse de ce que je pensais. Il est vrai que je ne connais rien de l’Algérie et de sa capitale ; mais au moins, je me suis fait plein d’idées.

Déjà à l’aéroport, j’ai failli m’écrouler. Il y avait trop de monde. Non, ce n’est pas le monde qui m’a effrayé, mais tous ces visages de toutes formes et couleurs. Il y avait des gens avec des djellabas assis par terre, d’autres gesticulaient -plutôt priaient. Des enfants pleuraient, criaient… C’est un peuple qui bouge trop. Un peuple vivant !

L’angoisse m’a saisie en voyant tous ces hadjis en djellabas ou en burnous. Oui, je savais… Je sais que l’Algérie est musulmane mais pas comme ça…

J’ai du attendre trop longtemps pour un taxi. C’était un calvaire. Quand j’en ai eu un, le chauffeur me proposa un raccourci. Je ne sais pas comment, mais j’ai senti que le type m’a fait visiter la moitié de la ville avant de me déposer à mon hôtel.

Il arrive dans la vie de l’être humain que les choses aillent mal ; et alors, il doit aller « voir ailleurs », se voir ailleurs. On fuit souvent le passé (décortiqué de toutes ses beautés : les souvenirs heureux, par exemple. Mon passé a été un état perpétuel de gaieté et de bonheur mais traversé « ça et là par de violents orages ».

Il y eut la mort de mes parents et de mon mari. J’ai pu surmonter la mort de mes parents car mon mari était encore avec moi. Mais la mort de ce dernier a pris l’autre moitié de moi-même.

Comment pouvais-je encore vivre toute seule dans un temps et dans un lieu qui ont vus naître notre amour, nos joies et nos bons moments.

Le manque d’un mâle, quel qu’il soit : un père, un frère, un ami auprès de moi m’était très nécessaire.

En ces moments-là, je n’avais plus personne. Sarah, la pauvre, n’y pouvait rien. Elle avait fait plus qu’elle n’en pouvait. Je lui ai proposée de venir avec moi, histoire de refaire nos vies, mais elle a refusé. J’ai pu lire dans ses yeux le désir de partir avec moi, mais quelque chose la retenait : comme si elle attendait quelqu’un… Un retour !

Il ne me restait donc qu’à plier bagages et aller chercher mon destin ailleurs. J’ai dû passer quelques jours en Europe: Athènes, Prague, Zurich… pour atterrir à Paris, ma dernière escale avant l’Algérie.

J’ai du choisir Alger non parce qu’elle était (est) la meilleure de ces villes, mais parce que toutes ces places que j’ai vues se ressemblent et me rappellent ma ville, et par conséquent mes souvenirs.

Je suis restée à Paris plus d’un mois. J’étais chez des amis de chez moi : des professeurs, des diplomates, des artistes…

C’était à Paris que j’allais vivre ; et c’était lors de la rencontre d’un Algérien que j’avais changé mon désir de rester là-bas.

C’était un écrivain qu’un couple d’amis m’ont présenté lors d’une petite fête donnée à l’occasion de la sortie de son roman « Mort à Buenos Aires ou le Tango Bleu ».

Cet ami Algérien m’a initiée à l’art culinaire, à la culture et à la vie maghrébine. Avant cette rencontre, j’ai eu une très grande distance psychologique face au Maghreb.

De l’Algérie, je ne connaissais rien, hormis que c’est un pays musulman et peut-être arabe. Car les véritables autochtones de ce pays sont les Berbères. Les gens ont du mal à comprendre que les Arabes d’Algérie ne sont que les petits-fils des premiers envahisseurs de la Berbérie. J’ai su par la suite que les Berbères sont préférés aux Arabes ; mais tout cela n’est que foutaise.

J’ai aussi vu deux films algériens : « La Bataille d’Alger » et « Chronique des Années de Braise ». Ces films m’ont beaucoup marqués, étant des films venus d’un pays très jeune mais qui a une très grande identité. J’ai appris des choses sur la guerre et l’indépendance de l’Algérie, et ce dans divers livres étrangers, et dans une bande dessinée argentine : « Mafalda ». Seulement, dans cette B.D, à part son caractère humoristique, elle compara cette guerre à celle du Vietnam.

De l’Algérie, je n’ai eu que deux cadres physiques à travers les deux films : la Mitidja et le désert. Je ne voyais pas la mer. Ah, la mer…


Mer aux écailles lunaires

Dont les roches millénaires

Te témoignent une fidélité nombriliste

Les gens pêchent en toi

Le fruit divin et mystérieux.


Mer,

Je t’appelle mère

Car en toi s’y trouvent

La grandeur maternelle,

Le miroir divin

Et la petitesse de ces êtres que nous sommes.


Mer,

Je t’appelle eau bénite

Car tu guéris nos yeux endoloris

Et nos cœurs de plomb.


C’était à partir de ce moment-là que j’ai commencé à m’intéresser à l’Algérie. Je parcourais les librairies afin de me trouver de la documentation. Or à ma grande surprise, la majorité écrasante des ouvrages étaient consacrés au Maroc et à la Tunisie. Pourquoi tant d’encres sur ces deux pays, et le black-out sur l’Algérie ? Par exemple, j’ai cherché un guide touristique et un livre sur la cuisine algérienne, et je n’ai rien trouver. Même les personnes que je rencontrais ma parlaient volontiers du Maroc et de la Tunisie qu’elles avaient visité au moins une fois, mais jamais de l’Algérie. Bizarre !

Je me demandais souvent pourquoi ce pays n’a presque rien à dire de lui ou pourquoi ne parle-t-on pas de ce pays. C’était comme s’il y avait quelque chose qui se cachait, qu’on cachait, quelque chose de mystérieux qu’on n’arrivait pas à saisir, ou des réalités qui étaient trop désagréables pour pouvoir publier quoi que ce soit sur ce pays. Il y a comme une pudeur et une honte de ce pays. Un vrai tabou.







CHAPITRE VII


- « Allô ! »

- « Bonsoir, madame. Ici la réception. Vous êtes en contact avec le numéro que vous avez demandé. On a passé quarante minutes à vous le former… C’est très difficile l’étranger, vous savez ! », dit le réceptionniste comme s’il était obligé d’insister sur le temps qu’il a passé à former le numéro. C’était peut-être pour montrer combien il faisait bien son travail.

- « Merci, merci », dit madame Serap.


Elle attendit que l’on décrochât de l’autre côté de la ligne ; mais le téléphone ne faisait que réitérer ses bips.

- « Serait-elle dehors ? pensa-t-elle, ou bien aurait-elle quitté la maison… Elle a pourtant encore deux jours pour le faire ».

Elle raccrocha. Soudain, elle s’inquiéta. Elle referma son agenda où elle ajouta ceci :

« Tout ce qui se passe n’est que symbole », disait Goethe.

Ensuite elle se dirigea vers son mini poste cassette et appuya sur play. Elle s’allongea sur le lit et ferma les yeux. Le poste diffusait une musique douce et triste de Dead can dance.

Des voix angéliques se mêlèrent aux sanglots de madame Serap. Elle se remua dans son lit jusqu’à l’épuisement. L’épuisement de l’errance des pensées et des pleurs. Puis, elle se releva, s’avança vers sa valise d’où elle ressortit un pull de laine et prit son sac. Elle décida de sortir pour une promenade nocturne. Elle fixa sa montre. Il était 20 :49.

Elle sortit et la musique continua de voltiger dans la chambre comme une âme en peine à la recherche de sa matérialisation.

En remettant la clé au réceptionniste, celui-ci lui dit :

- « Madame restera longtemps chez nous ? »

Serap ne s’attendait pas à cette question. Et comme il espérait toujours une réponse avec son regard inquisiteur, Serap dit :

- « Euh, oui, encore quelques jours. Le temps de régler des affaires. »

- « Je m’excuse madame ; ce n’est que pour simple formalité. Pour savoir quand votre chambre sera de nouveau libre. Je veux dire durant combien de jours elle sera occupée. », expliqua le jeune réceptionniste.

- « Oui, oui », répondit madame Serap avant de disparaître.


Dehors, il faisait frais. Mais l’été se prolonge dans ce pays. C’était presque l’hiver et il faisait toujours beau, même la nuit. Les papillons de nuit qui font la cour au lampadaire en sont témoins de cette beauté d’un long été.

Serap ne savait quoi faire une fois dehors. Marcher ou s’asseoir sur ces tréteaux de bois qui garnissaient ce petit square ?

Elle se rappela sa faim, alors elle s’était mise à chercher un restaurant.

Incidemment, elle se dirigea du coté de la mosquée Djamaa-el-Kebir. Sur son chemin ; elle rencontra un enfant d’à peine douze ans :

- « Excuse-moi, mon petit ! Est-ce qu’il y a un restaurant par ici où l’on sert du poisson ? »

L’enfant, en se grattant la tête, répondit :

- « Poissons…Là-bas, restaurant Ali Baba. Partir tout droit et… Viens, je te montre. »


Il la devança de quelques pas comme font les guides. Il marcha les mains derrière lui, comme font les vieux messieurs. Elle, le suivant, tantôt le regardait, tantôt contemplait le paysage qui s’offrait à ses yeux. Les lumières phosphorescentes des bateaux et des chalutiers à quai donnaient un air de gaieté à cette nuit. Elles flambaient l’amirauté, et leurs reflets sur les vagues dansent un tango lancinant. Les barques rythment cela avec leur danse du flanc.

- « Il n’y a pas beaucoup de monde dans la rue. », remarqua-t-elle. C’était du moins la seule chose qui manquait à cette gaieté qui illuminait la ville.

- « C’est Ali Baba. Il y a de bons poissons… et beaucoup. », dit l’enfant.

- « Nous sommes déjà arrivés ? », dit madame Serap regrettant d’être arrivée trop vite au restaurant. Elle était perdue dans ses pensées tout au long du boulevard. Elle a songé à la fascination de cette nuit, à Sarah et à son mari.

- « Au revoir, madame ! »


Serap qui fut occupée par la féerie de la ville et du passé, n’entendit pas l’enfant qui la saluer de loin et lui criait :

« Bon appétit, madame ! »

C’était seulement lorsqu’il était à quelque cent mètres que madame Serap réalisa qu’elle resta seule. Elle courut après lui :

- « Attends mon enfant, attends ».

L’enfant s’arrêta. Elle s’approcha de lui, le tint par la main et l’invita à manger avec elle.

- « Non, non, moi rentrer », répondit-il en se débattant. Madame Serap le rassura qu’il n’allait pas tarder. Qu’il allait manger et puis partir.

L’enfant ne voulut pas manger ; mais Serap commanda et pour elle et pour lui du bourak et du poisson.

- « Comment t’appelles-tu ? »

- « Belkacem et j’ai 12 ans »

- « Tu vas à l’école ? »

- « Des fois… »

- « Parfois ? »

- « Oui, des fois. Tu sais, on va à l’école quand on peut ! »

Serap ne comprenait pas son langage et changea subitement de sujet.

- « Tu as des frères et sœurs ? »

Belkacem se mit à compter de ses doigts :

- Sept sœurs et deux frères. Vava est vieux et travaille pas. Chaque djema’a, il vend des choses que Yemma prépare elle-même… »

- « Qui sont Vava et Yemma, et c’est quoi jemaha ? » demanda Serap.

Avec un sourire angélique mélangé à une ironie innocente, Belkacem répondit :

« Vava, c’est mon père ; Yemma, c’est ma mère ; et la Djema’a, c’est le vendredi. Ma mère fait des choses en argile que mon père vend au souk. Et moi, des fois quand je ne vais pas à l’école, je vends des galettes que mes sœurs préparent. Deux d’entre elles ont atteint l’âge d’être mariées; mais mon père ne veut pas les marier sous prétexte qu’elles doivent aider Yemma dans ses tâches ménagères. Ma mère veut bien les voir dans leurs propres foyers avec des enfants ; mais elle n’y peut rien faire contre la volonté de Vava. Lui, il attend que quelqu’un de conservateur pour les marier, surtout après qu’il sut que Aicha s’était trouvée un mari en sortant une fois avec la voisine pour aller au hammam. Vava lui a donné ce jour-là une bonne claque et a failli la tuer. Il lui dit: « Depuis quand ce sont les femmes qui demandent les hommes en mariage? » Ma sœur Baba n’a pas cessé d’aimer Baba à qui je remettais des lettres. Lorsque je ne veux pas faire le facteur, Baba met ces lettres dans des boites d’allumettes qu’elle jette par la fenêtre. Pour obtenir une réponse, elle fait tomber le linge dans la rue. Ensuite, elle sort chercher le linge en y dissimulant soigneusement la lettre, puis se précipite à rentrer de peur que Vava la rencontre. Abderezzaq était un bel homme aux yeux bleus. Il était grand ; je voulais tant lui ressembler mais je n’aimais pas le fait qu’il chiquait.

Mes deux frères sont jumeaux ; ils ont trois ans. Quand je serais grand, je voudrais travailler au port et gagner beaucoup d’argent pour Yemma. C’est elle la pauvre qui camoufle tout lorsque je rentre très tard à la maison, et que mon père veut me gronder. Elle lui dit souvent que je suis allé leur ramener un peu d’argent. Il est dur d’être un homme à douze ans.

Les voisins m’envoient leur faire les commissions et me donnent cinq à dix dinars chacun. Le soir, je me charge de déverser leurs ordures dans des poubelles qui se trouvent à l’entrée de notre immeuble… »

Un instant, madame Serap ne l’écoutait plus. Elle pensait à Sarah : « Que fait-elle, où est-elle ?… ».


CHAPITRE VIII


Il était minuit. Dehors, la neige tombait en flocons feutrés, et le froid résonnait dans chaque coin de la ville. Sarah qui grelottait dans son châle, n’était pas encore endormie. Elle n’avait pas terminé de ranger ses choses dans sa petite maison qu’elle venait de rejoindre après avoir quitté la villa de Serap.

Elle entendit un bruit à la porte qu’elle confondit d’abord avec le vent qui venait et revenait dans la rue. Le bruit se réitéra, puis elle alla voir ce qui se passait. Elle resta figée devant la silhouette d’un homme, barbu et de grande taille qu’elle ne reconnut pas tout de suite. C’était le même individu qu’elle vit, l’autre jour, de la fenêtre de madame Serap, et qui se cachait dans le buisson.

Oui, c’était bien son ex-mari. Que lui voulait-il ? Elle n’eût pas beaucoup de temps pour s’interroger sur les causes de la venue de son ex-mari puisqu’il lui dit d’une voix douce mais rapide :

- « Tu ne m’invites pas à entrer ? »

Sans rien dire, elle céda le passage et ferma la porte.

- « La maison n’a pas changé depuis que je suis parti. »

- « Non seulement tu viens me déranger à minuit, mais aussi tu te permets de réveiller le passé comme si c’était moi qui avait tout chamboulé. En tout cas, si tu crois reprendre ta place ici et dans ma vie, c’est trop tard, car je t’ai oublié…et le passé aussi ! Je ne suis plus cette fille qui tombait dans les rets que tu lui tendais avec tes sourires et tes jolis mots. », lui dit Sarah avec fureur.

Il s’avança vers elle et tomba à ses genoux :

- « Tu ne peux… »

Sarah l’interrompit et lui dit :

- « Oui, oui, je ne peux pas imaginer combien tu m’aimes, combien tu as souffert loin de moi, que…que… et que… J’en ai ras-le-bol avec toutes tes histoires sentimentales et tes facéties… Je… »

- « Et tu sais qu’au fond de toi-même tu m’aimes toujours, sinon pourquoi ne t’es-tu pas remariée ou pris quelque amant ? Pourquoi m’avoir laissé entrer chez toi alors que tu pouvais refermer ta porte sur moi ? Pourquoi… »

- « Assez, assez comme ça. Si je t’ai ouvert ma porte c’est parce que j’ai eu pitié de toi, de ce vent qui t’a déformé. Et si je ne me suis pas remariée, ni pris d’amants, c’est parce que j’étais bien chez madame Serap. Et puis qui sait si je n’ai pas eu d’amants ? M’espionnes-tu ? Ah! Je t’ai vu m’espionner le jour du départ de madame Serap. Non, je n’étais pas avec quelqu’un. C’était pour cela aussi que j’ai du quitter la maison avant le délai, car j’ai eu peur de toi. Si j’étais avec quelqu’un, je ne serais pas ici, toute seule. Je vois que tu n’as pas changé, que tu es… »

- « Fou de toi. Laisse-moi donc une dernière chance. Tu verras, je te montrerai combien j’ai changé. »


Un silence vint envelopper la conversation. Lui, il attendait le verdict de Sarah, et elle, elle réfléchissait à ce qui venait de se passer. Lui, il la suppliait, et ses mains moites serraient très fort les genoux froids de Sarah.

Elle le regarda longuement, comme l’on regarde à travers la fenêtre. Une étincelle jaillit de ses yeux. Une larme. Elle pleura comme elle a toujours pleuré pour lui. Elle éclata en sanglots. Elle l’aimait encore, mais la peur de se voir encore une fois trahie puisait ses larmes les plus enfouies dans son cœur. Comme possédée par un djinn, elle pleura sans relâche. Il s’approcha d’elle, la contourna d’un bras, et de l’autre lui sécha les larmes. A chaque fois qu’elle le regardait, ses pleurs reprenaient de plus bel. Elle avait envie de revoir madame Serap, lui demander conseils. Elle songea à son amie bien plus qu’à cet homme qui, maintenant, se mit à lui baiser les mains et les yeux.


CHAPITRE IX


JOURNAL DE L’ETRANGERE


1 heure du matin :

Avant d’arriver en Algérie, je voyais ce pays dépourvu de gens. Ce n’était qu’une scène vide de personnages. J’étais surtout intéressée par le cadre géographique. Je n’avais besoin que d’une scène vide, car mon chagrin était grand. Il y eut aussi la fascination de ce vide-là.

Le vide…

Je n’avais pas d’images qui pouvaient schématiser une réalité donnée. La veille de mon départ de Paris vers Alger, j’ai rencontré un Algérien. Je n’avais jamais connu d’Algérien auparavant.

Je sortais du Centre Beaubourg et m’apprêtais à aller voir des amis Canadiens. Il y avait donc ce jeune homme qui me demanda l’heure, et ensuite si j’étais Allemande. Après l’heure, on enchaîne toujours avec une interrogation ou une réflexion !

Sans tergiverser, j’ai su qu’il fut Algérien. Il n’avait rien d’un Européen. Pourquoi ne l’avais-je pas pris pour un Tunisien ou un Marocain ? Ca, je ne le sais pas !

En plus de ma sensation qu’il était Algérien, il y eut ma volonté, mon désir que ce jeune homme soit Algérien…

Quand il sut que je n’étais pas Française, il trouva bizarre le fait d’être reconnu par une étrangère :

- « Il est naturel, m’a-t-il dit, d’être reconnu par les Français mais pas par des étrangers. »

Pour l’Algérien, le Français n’est pas un étranger, par contre tous les autres le sont. Bref, mon contact avec ce jeune m’a apporté un soulagement. Car le mystère de l’Algérie a commencé par être escamoté. Comment ? Il me donna une certaine assurance en étant très gentil avec moi; par conséquent, une idée sur ce que devait être l’Algérie. Par la suite, il m’invita à prendre du café. Et, du café au …lit.

Je ne fus pas attirée par lui, mais je dus accepter d’une manière, disons, symbolique. J’acceptai sans le moindre désir. S’il y avait le moindre désir, je pense que je l’aurais regretté. Puis-je désirer de nouveau sans regretter ce passé dont je dépens sans cesse ? Je me disais : « J’y suis, j’y plonge ! »

Ce fut une façon de connaître « ce vide » que je me suis fait et qui me fascinait tant.

Après cela, je l’invitai à la fête des Canadiens. J’avais ressenti, durant toute la soirée, que ce jeune homme se mettait à l’écart du groupe alors que mes amis essayaient de l’y intégrer en lui posant des questions sur l’Algérie. Peut-être que sa gêne venait de ce flot de questions du fait qu’il se trouva à maintes reprises bloqué. Il avait une façon de se mettre à distance sans s’éloigner : une façon de se protéger. C’était pour moi un mystère et une fascination.

De là, j’avais appris qu’il allait m’être difficile de me débrouiller avec les gens en Algérie à cause de cette méfiance qui se dégagea de lui durant toute la soirée. Et pourtant, il est dit que les Méditerranéens, et notamment les Maghrébins sont très vivants, pleins d’humour et ont le contact facile avec les étrangers.

Mon véritable contact avec les Algériens eut lieu à l’aéroport. La salle d’attente.

Les gens avaient l’air fatigué ; un air fait d’un mélange d’être content de repartir chez eux et quelque chose que je n’arrivais pas à déceler. Ils avaient l’air basculés entre deux mondes qui étaient très proches géographiquement, mais d’une distance infinie psychologiquement.


Une amie que j’ai rencontrée à l’aéroport, me serra fort contre elle en voyant toute une horde de gens se précipiter vers l’entrée. Elle me dit tout apeurée : « Mon Dieu, où est-ce que tu vas comme ça ?!» Néanmoins, j’avais remarqué une solidarité entre ces gens-là : une femme prend le bébé qui pleure de sa voisine ; un garçon qui cède sa place à un vieillard…

Mais une chose m’avait beaucoup frappée. C’était le nombre de bagages qu’ils avaient avec eux - en plus de ceux enregistrés.

Ils avaient de grands sacs à rayures bleu, blanc et rouge. « Mais pourquoi ont-ils les mêmes sacs ? ». Je me suis posé beaucoup de questions auxquelles je n’ai eu de réponses. Dans l’avion, il y avait beaucoup de désordre : les gens avaient des difficultés à placer leurs sacs dans les malles et sous les sièges.

Le comble de tout cela arriva au moment où l’on servit le repas. Pour la première fois de ma vie, je vis une petite carte qui attestait, en rouge, que le repas était dépourvu de porc.

Durant ce voyage, je vis des symboles caractéristiques de l’Algérie :

- Un vide économique en Algérie représenté par ces sacs bourrés de marchandises.

- L’histoire à travers les sacs tricolores.

- Systèmes socioculturels : les habits (traditionnel et européen) et les rapports entre les gens.

- Religion : péché (le petit papier dans l’avion qui attestait que le mangé était halal, c’est-à-dire dépourvu de porc).


Avec tout cela, j’ai su que j’allais dans un pays où il me serait très difficile de vivre. C’était la première fois de ma vie que je me suis sentie étrangère, chose qui ne m’était arrivée nulle part ailleurs. C’était ici l’étranger; le véritable.










CHAPITRE X


JOURNAL DE L’ETRANGERE


Avec le récit fascinant d’un voisin du petit Belqacem, je décidai d’aller pour quelques jours à Ghardaïa. J’ai rencontré beaucoup de difficultés avant mon départ.

Premièrement, il me fallait payer mon billet d’avion en devise, chose à laquelle je n’ai pas eu d’explications. Deuxièmement, je devais me réveiller très tôt pour prendre l’unique avion à six heures du matin. Arrivée à l’aéroport, je me suis aperçue que l’enregistrement des bagages ne se fit qu’à six heures trente minutes, et que l’avion ne décolla qu’à sept heures vingt.

La majorité des passagers à destination de Ghardaïa était des étrangers. Les Algériens ne s’intéressent-ils pas à leur Sud ?

A notre arrivée au petit aéroport, je m’attendais à voir des guides qui nous offriraient leurs services ; mais rien de ce genre n’eut lieu. Un monsieur m’expliqua que je pouvais trouver quelqu’un à l’hôtel dans lequel je descendais pour me faire visiter la ville.

A l’hôtel, on me dit que par chance ce soir-là il y allait avoir une fête traditionnelle et que les touristes y étaient conviés. Je fus ravie ; non seulement j’allais voir la beauté de la région, mais aussi assister à une fête. Une fête est un pays en miniature.

Avec les quelques touristes présents à l’hôtel - quelques-uns étaient invités à passer la nuit dans quelques familles du village - (une tradition millénaire, me dit-on), nous convîmes à aller en groupe ce soir-là à la fête.

Un jeune homme d’une vingtaine d’années nous servit de guide. Il était de taille moyenne, brun aux yeux noisette, une toison bouclée lui tombait sur le front. Il ne parlait que si on lui posait des questions.

Nous longeâmes d’interminables venelles semblables à des corridors des grandes bâtisses avant d’arriver devant une grande maison illuminée de mille feux. On dirait un OVNI parmi ces petites maisons à peine éclairées. Le maître de la maison nous souhaita la bienvenue et pria les hommes de le suivre là où une place fut réservée pour eux.

Quant à nous les femmes, une femme âgée vêtue d’une gandoura blanche avec une cape noire sur les épaules, nous guida à la salle des femmes. Sa tête était couverte d’un foulard bleu nuit à fleurs blanches. Son visage était orné de tatouages sous formes de petites étoiles et de croix, sur le front, de chaque côté des joues et sur le menton. Elle marchait à pas lents comme dans un convoi funéraire.


La séparation des hommes et des femmes me choqua. J’avais l’impression d’être dans un temps très lointain où on séparait les esclaves hommes des femmes avant de les incarcérer et de les maltraiter. Soudain je fus prise par un frisson de peur bien que le chant et la musique eussent empli l’atmosphère d’une douceur joyeuse et sécurisante.

La salle fut bourrée de femmes vêtues de leurs plus belles robes et bijoux. Elles chantaient toutes un air de mariage typique du M’zab.

Un instant plus tard, des instruments plus sophistiqués remplacèrent ces voix monotones et rauques et les claquements saccadés des mains. La musique venait de la salle réservée aux hommes. C’était une musique douce, envahissante, joyeuse et rythmée. Des femmes, loin des regards des hommes, se levaient à tour de rôle pour danser. D’autres poussaient des you-yous.

A ma question « comment appelle-t-on ce genre de musique ? », une demoiselle assise auprès de moi me dit qu’il s’agissait du Raï, mais qu’elle n’en savait pas beaucoup sur ce genre de musique :

« Cela devient à la mode. Or notre musique traditionnelle est plus belle et plus pudique ! »

J’allais lui demander pourquoi leur musique était plus pudique mais je fus rappelée à l’ordre par l’ambiance de la fête.

Les femmes qui dansaient portaient des robes différentes. Quelques-unes portaient de simples robes longues qui leur servaient en même temps de voile, d’autres des robes ornées de fils d’or, et bien d’autres des robes en soie blanche décorées au niveau de la poitrine et au bas de fils en forme de zigzags multicolores formant des motifs berbères.

C’étaient ces dernières robes qui attirèrent mon attention et mon admiration.

Ma voisine me dit qu’il s’agissait de robes traditionnelles kabyles du Nord du pays et qu’elle s’attendait à cette question « parce que ces robes sont vraiment belles ; mais qu’elles n’ont rien à faire avec les traditions de notre région. », conclut ma voisine.

Je lui dis : « Cela ne peut que nous charmer, car on voit là une synthèse de l’Algérie : Le raï, le chant mozabite et les robes kabyles. »

Oui, c’était de très belles robes avec à la fois une richesse et une simplicité dans les dessins. Cela attestait un esprit simple et beau.

Le lendemain matin, ma voisine vint me retrouver avec une robe kabyle dans les mains :

- « Tiens, me dit-elle, c’est pour toi. »

Je fus émue. Cette gentille demoiselle à qui pourtant je ne dis mon désir de posséder une robe, devina mes pensées de la veille.

- « J’ai passé toute la nuit à vous confectionner cette tajellabt, me dit-elle avec un sourire, j’espère qu’elle t’ira bien. Chez nous, on ne peut laisser partir quelqu’un sans lui offrir quelque chose. Mon présent à moi c’est cette robe. »


Je la remerciai et la priai de m’attendre un instant. Je revins avec quelques sous-vêtements. Elle fut tellement ravie qu’elle me donna de chauds baisers sur le front. Je restai passer la nuit chez elle.

J’essayai enfin ma nouvelle robe. Elle était en soie blanche avec un col en V orné de zigzags bariolés. La poitrine était pleine de signes berbères. Des zébrures descendaient jusqu’au bas de la robe en trois lignes : l’une droite, l’autre en V et la dernière ondulée.

Quand le guide vint me chercher, car j’étais la seule à passer la nuit en dehors de l’hôtel, il me trouva en train de contempler la maison dont je fus l’hôte.

C’était une maison basse, comme toutes les autres. Celle-ci était faite de bois et de branches de palmiers enduites de plâtre, et peintes à la chaux. Il faisait très chaud, mais la pièce était fraîche.

Deux petites fenêtres d’une dimension de deux briques donnaient sur le dehors. Une sorte de meurtrières desquelles on pouvait voir tout ce qui se passait dans la rue, sans être vu. C’est l’ouverture par laquelle la femme mozabite peut voir le monde en toute liberté.


Sur mon chemin vers l’hôtel, les quelques femmes que je rencontrai, étaient vêtues de voiles blancs desquels elles laissaient échapper un œil. Je me rappelais alors les petites fenêtres; mais cette fois-ci, avec répugnance. Car je sentais braqués sur moi ces yeux qui m’espionnaient. Ces yeux singuliers et solitaires me perçaient. C’était comme si l’on me regardait à travers un trou de serrure. Je n’avais point cherché à savoir la raison pour laquelle elles se voilaient ainsi. Cette raison-là m’était étrangère.

Cependant j’appris que c’était la tradition ; qu’on « l’a toujours fait et on le fera toujours. »

Le voile avec le mouchoir que l’on met pour cacher le nez et la bouche et que j’ai vu à Alger, m’a inspiré de la sympathie. Ma surprise fût grande en voyant les femmes voilées de ce qu’on appelle le « djilbab ». Je n’ai rien contre le « hidjab », mais le djilbab m’inspire un profond dégoût non parce que c’est un signe religieux ; mais parce que cela veut dire : « Moi, je suis mieux que vous, mieux respectée… Je ne suis pas dérangée. »

Quant au voile que j’ai vu sur des cartes de Constantine, sans en chercher la signification, il m’a fait penser à la tristesse. Une tristesse éternelle envers quelqu’un qui n’est plus ici depuis longtemps.

J’avais tant voulu prendre ces femmes en photos ; mais elles me faisaient de grands signes en guise de protestation. Elles fuyaient l’objectif et me tournaient le dos.


Il y eût une fraîcheur piquante ce matin-là. Le guide et moi précipitâmes le pas vers l’hôtel. Un vent léger jouait un ta

Noter cette page

0/10 sur 0 vote

Sélectionnez une note dans le menu déroulant.
Commentaire (0)

Aucun commentaire

Ajouter un commentaire
Vous

Votre message

Plus de smileys

Champ de sécurité

Veuillez recopier les caractères de l'image :



Dernière mise à jour de cette page le 22/06/2006
TOUS DROITS RESERVES FARES BABOURI 2006-2009

Créer un site internet gratuit avec E-monsite.com - Signaler un contenu illicite - Voir d'autres sites dans la catégorie Général
Videos Droles - Clips musique - Cours création de site web